Coville, Thierry
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Coville revient sur la guerre israélo-iranienne de juin 2025 (15 jours de bombardements suivis d'une frappe américaine directe sur les sites nucléaires iraniens et d'un cessez-le-feu imposé par Trump) en soulignant sa chronologie troublante : l'attaque israélienne est intervenue entre le cinquième et le sixième cycle de négociations directes entre les États-Unis et l'Iran, ce qui, ajouté à la nécessité d'un ravitaillement en vol américain pour une opération israélienne aussi longue, suggère selon lui une coordination entre Washington et Israël malgré les déclarations de Trump en faveur d'un règlement négocié. Il rappelle que l'Iran ne possède pas l'arme nucléaire à ce jour — citant la déclaration de l'ancien ministre des affaires étrangères Araghchi (« nous avons tous les éléments pour fabriquer une bombe, mais nous n'avons pas pris la décision de le faire ») — et retrace l'enchaînement qui a mené l'Iran de 3,7 % d'enrichissement d'uranium (niveau civil, conforme à l'accord de 2015) à 60 % : le retrait unilatéral de Donald Trump de l'accord en 2018, alors que onze rapports de l'AIEA confirmaient le respect iranien de ses engagements, suivi selon lui d'une inaction européenne qu'il qualifie de « comédie » — les Européens affirmant vouloir maintenir l'accord tout en n'aidant jamais concrètement l'économie iranienne face aux sanctions américaines extraterritoriales, contrairement à la Chine qui a mis en place des circuits de contournement (paiements en yuans, flotte pétrolière « fantôme » transitant par la Malaisie).
Il détaille l'histoire longue du programme nucléaire iranien, initié sous le Chah dans les années 1970 avec l'appui américain (programme « Atoms for Peace »), interrompu après la révolution de 1979 (renforcé par une fatwa de Khomeini contre l'arme nucléaire), puis relancé selon lui de façon largement défensive après l'invasion irakienne de 1980 — un conflit dans lequel l'Iran, non soutenu par le droit international ni par les puissances occidentales alliées de l'Irak (dont la France), aurait tiré la leçon rationnelle qu'il fallait se doter d'une force de dissuasion. Il évoque la découverte en 2002 d'un site d'enrichissement non déclaré, les craintes iraniennes d'une attaque américaine sous George W. Bush (les services de renseignement américains ayant conclu dès 2003 que l'Iran avait arrêté toute militarisation), la stratégie iranienne de « puissance du seuil » (maîtriser la technologie sans franchir le seuil de fabrication), puis l'accord multilatéral de juillet 2015 (5+1), validé par une résolution de l'ONU, garantissant le caractère strictement civil du programme jusqu'en 2025 — avant sa destruction unilatérale par Trump en 2018. Il souligne l'ironie que la frappe américaine de juin 2025 n'aurait retardé le programme d'enrichissement que de 7 à 8 mois selon un rapport de l'armée américaine, contre un délai d'un an sous l'accord de 2015, pour un coût d'environ 1000 morts et de multiples violations du droit international.
Il insiste sur le caractère selon lui non « fou » ou « irrationnel » du régime iranien, contrairement à un discours médiatique qu'il juge biaisé et caricatural : il illustre la dimension nationaliste (plutôt que purement idéologique) du régime par les représailles calculées et proportionnées de l'Iran après l'assassinat de Qassem Soleimani (2020, avertissement préalable du gouvernement irakien) et après la frappe américaine de 2025 (bombardement annoncé d'une base américaine au Qatar, sans faire de victimes), et cite le livre de Pierre Conesa La Fabrication de l'ennemi pour analyser ce mécanisme de diabolisation. Il détaille les sanctions économiques subies par l'Iran depuis 1979 (prise d'otages de l'ambassade américaine), renforcées sous Obama (2007-2016) puis rétablies par Trump en 2018, ayant provoqué environ 30 % d'inflation annuelle moyenne depuis 2012 et 20 % de pauvreté, une économie tenue à flot par les exportations pétrolières vers la Chine, le commerce informel frontalier et la solidarité familiale.
Il critique vivement la notion de « menace existentielle » invoquée aussi bien par la Russie sur l'Ukraine que par Israël sur l'Iran, y voyant un prétexte rhétorique permettant à toute puissance dominante de légitimer une agression contre un voisin plus faible sans fondement dans le droit international (qui ne reconnaît pas l'attaque préventive), et relève l'absence de preuve démontrée d'une décision iranienne de militariser son programme, contrairement aux affirmations répétées de Netanyahou depuis plusieurs décennies (il cite un discours de Netanyahou de 1992 quasiment identique à celui justifiant la guerre de 2025). Il pointe un « deux poids deux mesures » flagrant dans le traitement médiatique et diplomatique du dossier — comparant l'émoi occidental face aux risques de la centrale ukrainienne de Zaporijjia à l'indifférence relative aux bombardements des sites d'enrichissement iraniens (pourtant proscrits par le droit international), et dénonçant l'assassinat ciblé de scientifiques nucléaires iraniens (dont l'un avec sa femme et ses trois enfants) comme une stratégie qu'il juge à la fois contraire au droit international et inefficace, le savoir scientifique acquis restant selon lui dans la population formée. Il exprime une consternation particulière face aux réactions européennes, jugées incohérentes (soutien au droit d'Israël à se défendre sans preuve de menace, silence sur le rôle passé de l'Europe dans l'échec de l'accord de 2015) et à la petite phrase du chancelier allemand qualifiant l'action israélienne de « sale boulot » nécessaire.
Il analyse les objectifs déclarés de Netanyahou — destruction de la menace nucléaire (non atteinte selon les évaluations disponibles) et changement de régime (qu'il juge non seulement non advenu, mais historiquement dangereux au vu des précédents irakien et libyen) — et relativise le récit d'un Iran « isolé » : la Chine (premier acheteur de pétrole iranien, médiatrice de la réconciliation irano-saoudienne de 2023) et la Russie (bénéficiaire de livraisons de drones iraniens pour la guerre en Ukraine, sans contrepartie en avions de chasse) apportent un soutien diplomatique sans pour autant risquer un conflit direct, tandis que les monarchies du Golfe (Arabie saoudite, Émirats, Qatar), malgré des rivalités anciennes, ont plutôt soutenu l'Iran par crainte de l'instabilité régionale. Il juge le contrôle du détroit d'Ormuz (20 % du pétrole mondial transitant par ce point) comme une arme de dernier ressort brandie par l'Iran plutôt qu'une option réellement envisagée, la Chine étant le principal client concerné. Il conclut en dénonçant le traitement médiatique instrumentalisé de la société iranienne (mise en avant sélective du mouvement « Femme, Vie, Liberté » puis oubli après son échec faute de projet politique structuré, tentative grotesque de réhabiliter le fils du Chah comme figure de transition) et plaide pour une reconnaissance de la complexité culturelle et politique du pays plutôt que pour des postures diplomatiques fondées sur des rapports de « confiance » plutôt que sur le respect mutuel du droit international.
Excerpts
Sur l'absence de preuve d'une décision iranienne de militarisation et la responsabilité américaine dans l'escalade :
“« Le ministre, l'ancien ministre des affaires étrangères iranien [...] a dit : on a tous les éléments pour fabriquer une bombe nucléaire, mais on n'a pas pris la décision de le faire. [...] L'agence [l'AIEA], dont c'est le travail de contrôler le programme nucléaire iranien, a dit dans son dernier rapport que l'Iran n'avait pas pris la décision d'aller vers la bombe. »”
Sur l'absurdité de la notion de « menace existentielle » comme justification de l'attaque préventive :
“« Qui décide que c'est une menace existentielle ? [...] C'est moi. Voilà. Saddam Hussein en 1980, il a décidé que l'Iran était une menace existentielle : il attaque l'Iran, 8 ans de guerre, 500 000 morts de chaque côté. »”
Sur l'incohérence de la position européenne face aux violations du droit international :
“« On se présente comme le pays des normes, notamment le droit international, et c'est vraiment qu'on sert nos intérêts en fait, le droit international. Quand voulez-vous qu'on soit crédible ? [...] Qu'est-ce que ça nous prépare quand on va aller voir le Brésil et leur parler de droit international ? »”