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Epelboin, Fabrice

entrepreneur, enseignant spécialisé en géopolitique du cyberespace, ancien journaliste d'investigation sur la surveillance de masse

COMMENT LES ALGORITHMES ONT DETRUIT LA DÉMOCRATIE - Fabrice Epelboin

Elucid · Nov 27, 2021

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Core ideas

Epelboin identifie la polarisation de l'opinion publique comme l'effet principal, non anticipé, de l'algorithme de Facebook, conçu uniquement pour maximiser le temps de cerveau disponible via l'engagement (la colère et l'indignation générant davantage d'interactions), ce qui a produit un climat de camps irréconciliables dans la plupart des démocraties. Il retrace le tournant de 2018, lorsque Mark Zuckerberg, ayant observé le succès politique de Donald Trump, modifie l'algorithme pour privilégier les groupes et la proximité géographique plutôt que les seules pages likées, ce qui aurait recréé du lien social local — parfois positivement, comme sur les ronds-points des gilets jaunes — mais aussi démultiplié des colères locales préexistantes (limitation de vitesse à 80 km/h en France, contextes similaires au Chili et au Liban), transformant des frustrations dispersées en mouvements sociaux synchronisés dans une quinzaine de pays.

Il détaille le fonctionnement de Cambridge Analytica comme le sommet de la manipulation d'opinion par ciblage psychologique, décrivant le trio derrière l'opération : Alexander Nix (expert en propagande réinventée par la technique), Robert Mercer (pionnier de l'intelligence artificielle appliquée au trading algorithmique, finançant Trump après l'échec de Ted Cruz aux primaires) et Steve Bannon, ainsi que Peter Thiel, premier investisseur et mentor de Zuckerberg. Il explique le mécanisme du micro-ciblage (« nudge ») consistant à identifier les électeurs indécis ou marginaux pour les pousser vers l'abstention ou le vote souhaité plutôt que de cibler les convaincus, une technique testée sur le Brexit avant d'être appliquée à la campagne Trump. Il attribue à la Russie une utilisation similaire mais moins coûteuse de ces techniques via des « usines à trolls » employant des opérateurs peu qualifiés en grand nombre plutôt que des experts pointus, illustrant cette approche par le démantèlement en 2020 par Facebook de faux groupes russes et français rivalisant d'influence au Mali, où les Russes ont attisé un sentiment anti-français préexistant avec succès nettement supérieur à celui de la contre-opération française, jugée artisanale et tardive.

Il explique l'affaire Pegasus comme un logiciel espion « zero-click » capable de prendre le contrôle total d'un téléphone sans action de la victime, soulignant la vulnérabilité d'Emmanuel Macron (utilisateur d'iPhone) contrairement à des dirigeants mieux protégés, et relie la surveillance de journalistes français par le Maroc à un système d'accords de coopération entre services de renseignement permettant de contourner légalement les interdictions nationales de surveillance des journalistes et responsables politiques (chaque pays surveillant pour le compte d'un autre ce qu'il ne peut légalement surveiller lui-même). Il développe une critique acerbe des dirigeants politiques technologiquement incompétents (Hillary Clinton, Emmanuel Macron), qu'il oppose à des acteurs comme Poutine ou Trump capables de repenser leur stratégie politique en fonction des technologies plutôt que de simplement chercher un gain de productivité, expliquant ainsi pourquoi les lois françaises de régulation des réseaux sociaux (loi Avia notamment) échouent structurellement à traiter la partie « immergée de l'iceberg » de la désinformation plutôt que sa seule manifestation visible.

Il détaille la technique des « memes » comme outil de piratage cognitif exploitant le décalage entre le traitement quasi instantané des émotions déclenchées par une image et le traitement plus lent du texte, permettant d'associer artificiellement une émotion à un concept — une technique originellement développée dans les marges d'internet par l'extrême droite américaine, démultipliée lors de la campagne Trump par un principe de sélection naturelle du buzz sur des millions de contenus produits. Il relate sa propre expérience de lanceur d'alerte sur la surveillance de masse (loi Hadopi, technologie de deep packet inspection) l'ayant fait qualifier de « complotiste » entre 2010 et 2013 avant les révélations Snowden, et distingue nettement ce phénomène du conspirationnisme antisémite (protocoles des Sages de Sion) : il analyse le rejet médiatique de la 5G ou du vaccin comme une angoisse légitime face à un progrès technique dépassant la compréhension commune, cristallisée sur des cibles arbitraires, et dénonce l'usage stratégique du qualificatif « complotiste » comme un outil pour évacuer du débat public des personnes gênantes, un procédé qui aurait perdu son efficacité à force d'être utilisé contre des gens qui avaient raison.

Il relate son expérience de journaliste d'investigation ayant révélé, avec un collectif de hackers-journalistes, le système Eagle de surveillance de masse français vendu à des dictatures (Kadhafi, Bachar el-Assad), une enquête n'ayant reçu aucune reprise médiatique malgré des preuves solides — un échec qu'il attribue non à la censure mais à un filtrage discret de l'information dérangeante par le système médiatique lui-même, illustré selon lui aujourd'hui par le silence entourant les révélations de Denis Robert sur Blast concernant la Libye, le Qatar, BHL et Sarkozy. Il conclut sur une thèse générale déclarant la démocratie française techniquement morte : synchronisation du mandat parlementaire sur le mandat présidentiel ayant vidé le Parlement de son rôle, intégration permanente de l'état d'urgence (Vigipirate, état d'urgence sanitaire) dans le fonctionnement normal de l'État, capacité de surveillance totale de la population par le pouvoir central, et généralisation des portes tournantes (« revolving doors ») entre hauts fonctionnaires du numérique et GAFAM. Il développe une comparaison avec la colonisation du XIXe siècle pour décrire l'accaparement par les GAFAM (notamment via le cloud) de la valeur économique produite par les entreprises européennes, et termine sur l'idée que le progressisme — la promesse que le progrès technique engendre nécessairement le progrès social — s'est effondré depuis les années 1970 en raison d'une déconnexion croissante entre croissance exponentielle de la puissance informatique et stagnation du progrès social, tout en mentionnant les DAO (organisations autonomes décentralisées) comme piste prometteuse, quoique non démocratique, de réinvention des organisations humaines.

Excerpts

“« Marc Zuckerberg ne s'est pas dit "je veux détruire les démocraties parce que j'ai cette capacité" — il s'est dit "je vais mettre en place un algorithme pour brasser de l'information entre des êtres humains dont l'objectif sera de faire le maximum d'argent possible en accaparant le maximum de temps de cerveau disponible", et l'effet de bord de ça, c'est cette polarisation d'opinion publique. »”

“« On va identifier les gens qui sont susceptibles de passer d'un vote d'opposition à l'abstention, et on va les pousser vers l'abstention ; et ceux qui ne sont pas tout à fait convaincus de voter pour toi mais qui ne sont pas très loin, on va gentiment les faire voter pour toi — inutile de perdre du temps et de l'argent sur ceux qui de toute façon voteront comme prévu. »”

“« Le progrès technique sous-tendait un progrès social pendant deux siècles [...] le problème c'est que le progrès s'appuie depuis les années 60-70 sur l'informatique, dont la puissance croît de façon exponentielle, alors que le progrès social lui ne suit pas une courbe exponentielle — c'est la fin de la promesse du progressisme, et donc de la démocratie qui reposait dessus. »”