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Porcher, Thomas

docteur et professeur en économie, membre du collectif des Économistes atterrés, auteur du Traité d'économie hérétique et de la bande dessinée L'Économie pour les 99 %

ENFER SOCIALISTE ou PARADIS DES ULTRA-RICHES : où en est vraiment la France ? - Thomas Porcher

Elucid · Dec 28, 2024

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Core ideas

Porcher dresse un bilan critique de la « politique de l'offre » menée depuis Hollande (CICE) et intensifiée sous Macron (baisses de fiscalité sur les entreprises et les plus riches), estimant que la promesse d'un accroissement de l'investissement et de la richesse ne s'est pas réalisée, tandis que ces baisses expliqueraient environ la moitié du déficit public actuel — le reste tenant selon lui à l'optimisation fiscale internationale (illustrée par la fuite des recettes fiscales vers l'Irlande). Il conteste le récit dominant selon lequel la crise budgétaire actuelle résulterait d'un excès de dépenses publiques, y voyant une reprise du même schéma narratif qu'en 2010-2011, destiné à justifier des coupes dans les retraites, l'assurance maladie et l'assurance chômage plutôt qu'à interroger les choix fiscaux effectués.

Il défend l'idée que l'économie n'est pas une science consensuelle mais un champ traversé de plusieurs écoles de pensée légitimes, la démocratie devant en principe permettre d'en débattre à égalité — ce qui, selon lui, n'est plus le cas depuis les années 1980 et s'est aggravé après 2008, l'économie ayant été « domestiquée » au service d'une minorité (« les 1 % contre les 99 % »). Il illustre ce déséquilibre par la couverture unanime des médias en faveur de réformes contestées scientifiquement (suppression de l'ISF présentée comme bénéfique pour l'investissement alors que les études montrent qu'elle a surtout profité à la spéculation des plus riches) et souligne que toute réforme produit nécessairement des gagnants et des perdants, une dimension systématiquement occultée par le discours de « consensus » médiatique.

Il critique la scientifisation excessive de l'économie depuis l'essor de l'informatique et des données massives, empruntée selon lui aux sciences dures (modèle de l'homo economicus) au détriment d'une approche en sciences humaines plus attentive aux effets réels des politiques — illustré par l'écart entre les modèles prédisant un effet vertueux de la taxe carbone et la réaction sociale des Gilets jaunes. Il cite plusieurs échecs documentés de politiques recommandées par le courant économique dominant : les plans d'ajustement structurel en Afrique et en Grèce (dont même certaines voix du FMI ont reconnu l'échec dès les années 2000), la libéralisation des marchés de l'énergie, et la dérégulation financière ayant mené à la crise de 2008. Il détaille l'exemple grec (fuite massive de diplômés, notamment médecins, effondrement durable du PIB malgré une remontée relative récente) et portugais comme révélateurs d'un appauvrissement structurel masqué par des indicateurs macroéconomiques trompeurs.

Il dénonce l'usage systématiquement opportuniste de la comparaison internationale dans le débat public français — mobilisée tour à tour pour désigner un modèle à suivre (États-Unis, Royaume-Uni, Allemagne, Suède, puis Italie pour justifier la réforme du marché du travail) sans jamais retenir les contre-exemples qui pourraient valoriser le modèle social français (le taux de pauvreté des retraités français, le plus bas au monde ; la cogestion syndicale allemande dans la gouvernance d'entreprise, jamais évoquée comme modèle à suivre) — et cite l'exemple suédois de la réforme des retraites par points, présentée comme référence par Macron en 2017, alors que des études montraient une baisse de la pension publique pour la majorité des Suédois, dont 90 % des femmes.

À l'appui de données présentées par Elucid (issues des travaux de l'équipe Piketty), il documente l'évolution des inégalités de revenus en France : les 10 % les plus riches captent aujourd'hui environ 35 % des revenus nationaux, contre une stagnation ou une légère baisse du pouvoir d'achat pour 60 % de la population depuis 2014, une explosion des revenus des plus riches (16 % de croissance annuelle pour les plus hauts revenus contre 0,5 % pour le premier centile), et un doublement des revenus des 500 Français les plus riches depuis les années 2000 — chiffres qu'il interprète comme la preuve empirique que le « macronisme » constitue moins une politique pour les riches qu'une politique pour les « ultra-riches ». Il relie cette dynamique à trois facteurs structurels (mondialisation, financiarisation, évasion fiscale) et à un changement de gouvernance d'entreprise dans les années 1980 ayant indexé la rémunération des dirigeants sur les versements aux actionnaires au détriment de l'investissement industriel de long terme. Il présente des données complémentaires sur les inégalités de patrimoine, plus extrêmes encore que celles de revenu (les 10 % les plus riches détenant près de 60 % du patrimoine total, la moitié de la population en détenant moins de 5 %), pour conclure que le premier déterminant de la richesse aujourd'hui est de naître dans une famille aisée plutôt que le mérite scolaire ou professionnel — une situation de « rente » qu'il relie à l'affaiblissement de l'ascenseur social et à la porosité croissante entre pauvreté économique et basculement vers l'économie informelle dans les territoires désindustrialisés.

Il analyse la régressivité de fait de la fiscalité française (la TVA représentant une part bien plus lourde des dépenses des ménages pauvres — environ 8 % — que des ménages riches — environ 3 %) comme le symptôme d'un choix délibéré de taxer la consommation plutôt que le capital, illustré par le nombre considérable de filiales des quarante plus grandes entreprises françaises dans des paradis fiscaux, et par le cas emblématique d'Apple payant un taux effectif d'imposition proche de zéro en Irlande tout en vendant à l'ensemble du marché européen — qu'il qualifie sans détour de paradis fiscal au sein même de l'Union européenne. Il relie cette fiscalité perçue comme injuste à une crise du consentement à l'impôt (illustrée par la concurrence déloyale ressentie par un chauffeur Uber ou un commerçant indépendant face à des plateformes ou multinationales optimisées fiscalement) et défend l'idée que cette dynamique relève d'une stratégie délibérée d'affaiblissement des services publics pour légitimer leur privatisation ultérieure — il rappelle à l'appui les dizaines de milliards de baisses d'impôts consenties depuis les années 2000 (CICE, baisse de l'impôt sur les sociétés) sans amélioration perceptible des services publics pour la population.

Il critique le rejet, selon lui non fondé sur l'expérience empirique, de tout accord de libre-échange comme le Mercosur, rappelant la séquence classique observée pour d'autres traités (promesses de débouchés initiaux, adaptation productive des acteurs concernés — illustrée par les agriculteurs français — puis « effet boomerang » lorsque de nouveaux concurrents à bas coût entrent à leur tour sur le marché), et souligne le rôle des tribunaux arbitraux internationaux (souvent basés à Washington) susceptibles de faire primer les intérêts d'investissement des multinationales sur les réglementations environnementales ou sociales nationales. Il défend un protectionnisme ciblé et stratégique — conditionné à l'identification claire des secteurs jugés stratégiques (illustré par la relocalisation souhaitable de la chaîne de production du Doliprane) et au respect de contreparties par les entreprises protégées — plutôt qu'un protectionnisme inconditionnel, citant l'exemple de la faible compression salariale allemande et italienne comme source structurelle de leurs excédents commerciaux.

Sur la dette publique (3200 milliards d'euros), Porcher défend une position mesurée : il juge que le niveau actuel des taux d'intérêt réels (autour de 3 %, comparables à ceux des années 1990 mais nettement inférieurs à leurs pics historiques) ne traduit pas un problème de solvabilité réel à court terme, la France restant considérée comme un emprunteur relativement sûr par les marchés malgré l'instabilité politique, contrairement à la Grèce de 2010 dont la crise tenait davantage, selon lui, à un endettement privé massif que public. Il s'oppose néanmoins à l'annulation de la dette détenue par la Banque centrale (position qu'il a défendue dans une tribune collective au Monde), estimant qu'il n'y a pas de problème réel de dette à l'heure actuelle justifiant une mesure aussi radicale. Il attribue le dérapage récent des déficits à une combinaison d'erreurs de prévisions budgétaires (qualifiées d'« ingénierie comptable ») et d'instabilité politique, et propose une trajectoire de réduction du déficit étalée sur plusieurs années plutôt que le plan d'économies brutal de 60 milliards envisagé, en priorité par le rétablissement partiel de recettes annulées sans effet démontré sur l'investissement (retour partiel sur la baisse de l'impôt sur les sociétés, la flat tax, l'ISF, révision des aides aux entreprises), estimant qu'un ajustement de l'ordre de 20 à 25 milliards d'euros par an suffirait à rassurer les marchés sans recourir à l'austérité brutale. L'hôte nuance cette analyse en soulignant le risque politique associé à la dépendance aux marchés financiers (illustré par l'expérience grecque de Yanis Varoufakis face à la BCE), point sur lequel Porcher reconnaît une part de risque tout en le jugeant actuellement limité par le poids économique de la France dans la zone euro.

Il documente, graphique à l'appui, que l'essentiel des périodes de forte progression de la dette française sous la Ve République correspond à des gouvernements de droite (illustrant que Bruno Le Maire, souvent identifié à la rigueur budgétaire, aura présidé à environ 1000 milliards d'euros d'endettement supplémentaire, dont seulement environ 200 milliards imputables au Covid), tout en reconnaissant que les grandes crises économiques (2008, Covid, inflation post-Covid) auraient probablement produit une hausse comparable de la dette sous n'importe quel gouvernement, de gauche comme de droite. Il conclut en qualifiant de problème démocratique la concentration du pouvoir économique et médiatique en faveur d'une minorité, citant les travaux de l'observatoire Acrimed sur la sur-représentation d'un discours économique unique dans les médias traditionnels, et recommande la lecture de Pouvoir et progrès de Daron Acemoglu et Simon Johnson sur les effets contrastés de l'innovation technologique sur les populations.

Excerpts

Sur la nécessité de s'intéresser à l'économie faute de la subir passivement :

“« Si tu ne t'intéresses pas à l'économie, c'est l'économie qui s'intéresse à toi. [...] Le but de ceux qui en profitent depuis un certain nombre d'années, c'est que les gens ne s'intéressent pas à l'économie [...] alors que c'est parfaitement faux, les règles peuvent changer. »”

Sur l'ampleur de la captation des revenus par les plus riches depuis le milieu des années 2010 :

“« Toute une partie de la population, en fait, a un revenu par adulte avant impôt en baisse sur toute la période depuis 2014 [...] et l'explosion chez les revenus des plus riches [...] le top 0,01 % c'est 7 % de croissance par an, et les plus riches c'est 16 % de croissance par an. »”

Sur le caractère délibéré de l'affaiblissement des services publics comme prélude à leur privatisation :

“« Le but, c'est quand même d'affaiblir la bête : moins d'impôts, moins de services publics, plus de privatisation. [...] Ils ont affamé le service public, ils l'ont rendu de plus en plus mauvais pour que les gens soient de moins en moins attachés à lui — c'est leur stratégie. »”