Lemoine, Maurice
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Lemoine revient sur l'opération américaine de la nuit du 3 janvier ayant abouti à la capture de Nicolas Maduro, opération qu'il qualifie de succès ponctuel rendu possible par la supériorité militaire américaine et une probable trahison interne, mais qui n'aurait selon lui rien réglé sur le fond : les États-Unis n'auraient pas cherché à envahir durablement le pays en raison du soutien populaire au gouvernement, de l'existence de milices bolivariennes rassemblant plusieurs millions de personnes entraînées, et du risque d'une « guerre populaire prolongée » facilitée par la frontière poreuse de 2 300 km avec la Colombie et ses guérillas actives. Il chiffre à environ 80 le nombre de victimes de l'opération, dont une trentaine de Cubains présents pour défendre Maduro.
Il développe une réfutation méthodique de la justification officielle par le narcotrafic : le « cartel de los Soles », qu'il présente comme une expression journalistique née en 1993 pour désigner des officiers vénézuéliens isolés impliqués dans des affaires de drogue et non comme une organisation structurée, n'existerait pas selon les rapports de l'ONU sur les drogues, ce que le New York Times aurait lui-même reconnu récemment ; de même, le Tren de Aragua, gang réellement démantelé au Venezuela, aurait été instrumentalisé par Trump alors qu'un rapport du Conseil national du renseignement américain (associant 18 agences dont la CIA et la NSA) nierait son implantation organisée aux États-Unis. Il rappelle que, selon les rapports spécialisés, 80 % de la cocaïne colombienne transite par la façade Pacifique et seulement environ 5 % par le Venezuela, qui n'en produit pas lui-même, et documente une centaine de morts dans des frappes américaines sur des embarcations en mer qu'il qualifie d'« exécutions extrajudiciaires » sans enquête ni interpellation, position reprise selon lui par le rapporteur spécial de l'ONU sur les droits humains. Il souligne l'incohérence de cette croisade anti-drogue avec la grâce accordée par Trump à l'ancien président hondurien Juan Orlando Hernández, condamné aux États-Unis pour trafic de cocaïne après avoir été un allié de Washington pendant huit ans.
Il développe la thèse, appuyée selon lui par les déclarations mêmes de Trump et de représentants américains à l'ONU (refus de laisser les plus grandes réserves pétrolières du monde « dans les mains des adversaires des États-Unis »), que l'opération vise avant tout à sécuriser le pétrole lourd vénézuélien : les raffineries américaines du golfe du Mexique, historiquement conçues pour ce pétrole visqueux spécifique et non pour le pétrole léger de schiste produit aux États-Unis, en dépendraient structurellement, ce qui expliquerait selon lui pourquoi les sanctions américaines (qu'il préfère appeler « mesures coercitives unilatérales ») ont eu pour effet paradoxal de pousser le Venezuela vers la Chine plutôt que de l'isoler. Il documente le rôle de l'Iran, confronté au même problème de raffineries vieillissantes sous sanctions, dans l'assistance technique apportée au Venezuela pour relancer sa production, amélioration économique récente qu'il attribue en partie à un assouplissement des sanctions par Joe Biden (autorisation donnée à Chevron) et qu'il présente comme le déclencheur d'un nouveau blocus plus dur sous Trump.
Il retrace l'histoire politique du chavisme depuis l'arrivée au pouvoir d'Hugo Chávez en 1999, en insistant sur des éléments qu'il juge occultés par les médias occidentaux : l'existence d'environ 49 000 conseils communaux vénézuéliens pratiquant une démocratie participative locale financée par l'État, la création par Chávez et Maduro (alors ministre des Affaires étrangères) de l'ALBA, de l'UNASUR et de la CELAC comme instances régionales excluant les États-Unis — développement qu'il présente comme la véritable origine de l'hostilité américaine, dans la mesure où il aurait amorcé l'émancipation de l'ensemble du continent vis-à-vis de l'Organisation des États américains (qualifiée par Fidel Castro de « ministère des colonies »). Il relate le coup d'État manqué de 2002 contre Chávez et situe le déclencheur du durcissement de la crise non pas sous Chávez mais après sa mort, avec l'idée reçue selon laquelle Maduro, ancien chauffeur de bus jugé sans envergure par ses adversaires comme par une partie des observateurs, aurait dû être plus facile à renverser.
Il développe une critique de l'usage du terme « dictateur » appliqué à Maduro, comparant le score de 51 % obtenu à ses élections aux scores nord-coréens, et relativise fortement le chiffre de « 20 000 exécutions » avancé par une opposante interviewée sur France Culture sans être contredite, rappelant que les phases insurrectionnelles violentes de l'opposition (les guarimbas de 2014-2017, l'opération « la Salida ») auraient fait 45 morts, dont la moitié de policiers tués par balle par l'opposition elle-même. Il documente le cas de la militante des droits humains Rocío San Miguel, présentée en Occident comme prisonnière politique, mais dont les documents saisis (photographies de zones de sécurité présidentielle, liens avec l'USAID selon des câbles diplomatiques américains) relèveraient selon lui d'une véritable activité de renseignement militaire plutôt que d'un simple militantisme. Il qualifie Maria Corina Machado, présentée par les médias occidentaux comme la dirigeante la plus populaire du pays, de figure d'extrême droite ayant appelé ouvertement aux sanctions et au bombardement de son propre pays — position que Trump lui-même, selon Lemoine, aurait implicitement reconnue en lui refusant le pouvoir après la capture de Maduro au motif qu'elle « n'a pas de soutien à l'intérieur du Venezuela ».
Il développe une critique du traitement médiatique français de la crise, citant plusieurs interventions télévisées (Jean-Dominique Merchet, Pascal Praud, Alain-Gérard Slama) jugées uniformément favorables à l'intervention américaine et hostiles à toute nuance, et dénonce un phénomène d'autocensure dans les rédactions qu'il illustre par l'anecdote d'une journaliste ayant cessé de le lire sur le Venezuela pour ne pas se mettre en porte-à-faux avec sa hiérarchie. Il élargit cette critique aux réactions diplomatiques occidentales (le Royaume-Uni refusant de qualifier l'intervention de violation du droit international, l'Allemagne évoquant sa « complexité juridique », l'Union européenne et l'Italie de Giorgia Meloni se bornant à « suivre la situation de près »), et relève la controverse suscitée en France par un tweet d'Emmanuel Macron saluant la libération du peuple vénézuélien de la « dictature », repris par Trump lui-même, avant un rétropédalage partiel du président français.
Il conclut sur la doctrine dite « Donroe » (jeu de mots entre Trump et la doctrine Monroe), qu'il inscrit dans la continuité d'une longue série d'interventions américaines en Amérique latine (coups d'État contre Chávez en 2002, Aristide en Haïti en 2004, Zelaya au Honduras en 2009, tentatives contre Evo Morales et Rafael Correa, coup d'État réussi contre Fernando Lugo au Paraguay en 2012), soulignant que Trump aurait contourné la Constitution américaine en qualifiant Maduro de chef de cartel plutôt que de déclarer la guerre, transformant ainsi une opération militaire en « opération de police ». Il relie enfin ce dossier à une controverse électorale hondurienne largement passée sous silence — une fraude alléguée en faveur du candidat soutenu par Trump lors du scrutin du 30 novembre — comme exemple, selon lui, de l'application sélective par les médias occidentaux des standards de légitimité électorale.
Excerpts
Sur la nature réelle de l'opération, motivée par le pétrole plutôt que par la lutte antidrogue :
“« On est dans une opération mafieuse, c'est-à-dire qu'on est face à une mafia qui est en train de s'emparer d'un territoire parce qu'elle veut s'emparer des richesses. [...] Pour sanctionner quelqu'un, il faut avoir une autorité morale. Les États-Unis n'ont aucune autorité morale pour sanctionner qui que ce soit. »”
Sur l'incohérence du récit médiatique concernant la popularité de Maria Corina Machado :
“« Tous nos médias sont pris en défaut. Ils nous ont fait le plan sur Maria Corina Machado, c'est la femme la plus populaire du Venezuela. Et ben, c'est pas vrai. Et les Américains le savent. [...] Si on la ramène au Venezuela, elle va foutre le bazar — elle n'a pas le soutien à l'intérieur du pays. »”
Sur l'autocensure des journalistes français concernant le Venezuela :
“« Un jeune journaliste aujourd'hui qui arrive dans sa rédaction en disant ce que je viens de vous dire là, il est mort. Donc qu'est-ce qu'il fait ? Censure. [...] Je suis très en colère parce que c'est la population qui va dérouiller, y compris les classes moyennes opposées à Maduro. »”