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Philipponnat, Thierry

économiste spécialisé en finance, cofondateur et ancien directeur de Finance Watch, ancien membre du collège de l'Autorité des marchés financiers

La prochaine CRISE FINANCIÈRE arrive. À quel point sera t-elle DÉVASTATRICE ? - Thierry Philipponnat

Elucid · Aug 23, 2025

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Core ideas

Philipponnat part du constat que la finance, activité économique privée par nature, comporte une dimension d'intérêt général exceptionnelle puisque son arrêt paralyserait la société entière — d'où la nécessité, selon lui constamment menacée par les intérêts privés cherchant à faire passer leurs intérêts pour l'intérêt général, d'une réglementation équilibrée. Il illustre la déconnexion entre finance et économie réelle par des ordres de grandeur (économie réelle mondiale autour de 100 000 milliards de dollars contre une économie financière estimée à plus de 3 000 000 milliards) et par la croissance du marché des produits dérivés (15 à 20 % par an pendant 25 ans contre 3-4 % pour le PIB mondial), dont la fonction de couverture des risques ne représenterait plus aujourd'hui que 5 à 10 % de l'activité réelle, le reste relevant de la spéculation pure — comparée à l'assurance d'une voiture qui n'est pas la sienne, où l'on parie simplement sur le sinistre plutôt que de s'en protéger.

Il documente que les crises de 2008 n'ont été que partiellement corrigées : les ratios de fonds propres bancaires, passés d'environ 1 % à 4-5 % du bilan non pondéré, rendent le système plus résistant sans le rendre à l'abri d'une tempête plus violente — illustré par les faillites concomitantes de la Silicon Valley Bank et du Crédit Suisse au printemps 2023, toutes deux nécessitant l'intervention de l'État (garantie illimitée des dépôts aux États-Unis, reprise organisée par UBS en Suisse), preuve selon lui que le mécanisme d'aléa moral — profits privatisés, pertes socialisées — n'a jamais disparu, y compris au sein de l'Union européenne où des banques italiennes et allemandes ont également nécessité un sauvetage public.

Il consacre un développement approfondi à la relance européenne de la titrisation, présentée par la Commission comme un moyen de libérer les bilans bancaires pour financer davantage l'économie réelle, alors que la mesure phare proposée — un allègement des exigences en capital pour les banques qui achètent des actifs titrisés — encourage en réalité l'inverse de l'objectif affiché, sachant qu'en France 84 % des actifs titrisés sont déjà rachetés par les banques elles-mêmes : un pur arbitrage réglementaire permettant de maintenir le même risque avec moins de fonds propres, selon lui sans jamais bénéficier réellement au financement des entreprises. Il étend cette critique au projet d'« Union de l'épargne et de l'investissement », dont l'objectif de rediriger l'épargne européenne vers les marchés d'actions se heurte selon lui à la libre circulation mondiale des capitaux (les États-Unis reçoivent environ 5 300 milliards de dollars d'épargne étrangère par an, contre 300 milliards d'épargne européenne investie aux États-Unis) et à l'absence de superviseur financier unique, bloquée notamment par l'Allemagne — soulignant que la puissance boursière américaine repose moins sur l'abondance de capitaux que sur une logique inversée de valorisation (la capitalisation crée la puissance de marché plutôt que l'inverse, illustrée par Amazon valorisé pendant des années à 300-400 fois ses résultats).

Il développe le rôle disproportionné du lobbying financier à Bruxelles — environ un millier de lobbyistes à temps plein, contre une vingtaine de salariés chez Finance Watch, organisation qu'il a cofondée en 2010 pour créer un contrepoids — opérant à tous les niveaux (assistants parlementaires sollicités informellement pour rédiger des amendements, cabinets dédiés, dîners de dirigeants), et observe une fermeture croissante des responsables politiques à l'argumentation contradictoire ainsi qu'une convergence de vote entre partis officiellement opposés sur des sujets techniques concrets, malgré des discours électoraux différenciés. Il illustre ce mécanisme par l'échec de la proposition « Breaking the Climate Finance Doom Loop » portée par Finance Watch (exiger des fonds propres en contrepartie des engagements bancaires dans les énergies fossiles), rejetée au Parlement européen y compris par des députés qui en avaient eux-mêmes déposé des versions sous forme d'amendements.

Il développe la thèse que la régulation financière n'est pas une nécessité irréalisable mais une pure question de volonté politique, entravée par la proximité structurelle entre pouvoir économique et pouvoir politique (financement de campagnes, carrières croisées) — tout en rappelant que la création monétaire actuelle (95 à 97 % de la masse monétaire créée par les banques commerciales privées lors de chaque prêt accordé) n'a rien d'une nécessité historique immuable, et justifie à ce titre l'exigence de règles strictes en contrepartie de ce pouvoir considérable délégué aux banques par la société.

Il alerte sur l'incompatibilité potentielle entre l'intelligence artificielle et le cadre réglementaire financier actuel, fondé sur l'exigence d'explicabilité des modèles de risque — citant le dirigeant d'Anthropic affirmant ne comprendre que 3 % des résultats produits par ses propres modèles — et dénonce le retrait par la Commission européenne d'une directive sur la responsabilité civile en matière d'intelligence artificielle, qu'il interprète comme un choix délibéré en faveur d'une logique libertarienne plutôt que d'un État garant de l'intérêt général.

Il affirme qu'une nouvelle crise financière n'est pas seulement possible mais inévitable — l'enjeu n'étant pas d'empêcher toute crise mais d'éviter qu'elle ne paralyse l'ensemble du système, objectif selon lui non atteint. Il développe le risque spécifique des « actifs échoués » liés à la crise climatique : les engagements des 60 plus grandes banques mondiales sur les énergies fossiles (1 300 à 1 500 milliards de dollars, un ordre de grandeur comparable aux subprimes de 2008) perdraient toute valeur si les gouvernements limitaient effectivement le réchauffement climatique, tandis qu'un réchauffement de 3 à 4°C (scénario actuellement en cours selon lui) provoquerait un effondrement du PIB mondial estimé entre 60 et 100 % selon les études économiques sérieuses citées — les deux scénarios aboutissant, selon des horizons temporels différents, à la perte totale de valeur de ces engagements et donc à une crise financière. Il rappelle que la facture d'une nouvelle crise reviendrait une fois de plus à la puissance publique, dont la capacité d'intervention est cette fois limitée par un niveau d'endettement déjà élevé (110-120 % du PIB), contrairement à la comparaison historique des banques britanniques de la fin du XIXe siècle, alors capitalisées à hauteur de 25 % de leur bilan tout en finançant massivement l'économie réelle.

Il conclut en qualifiant l'actuelle vague de « simplification » réglementaire européenne de dérégulation pure et simple, s'inscrivant dans une course au moins-disant entre États-Unis, Royaume-Uni et Union européenne — dénoncée en interne par des superviseurs bancaires de haut rang (Andrea Enria, Luis de Guindos, José Manuel Campa en Europe, Michael Barr aux États-Unis, ce dernier ayant fini par céder sous la pression politique) — et critique les tendances récentes de l'épargne populaire (ETF et fractions d'actions permettant d'« acheter un peu de tout » plutôt que d'investir sur la base d'un jugement réel), les cryptomonnaies (qu'il qualifie d'illusion spéculative structurellement opaque, à rebours des efforts de transparence post-2008) et le projet d'euro numérique, présenté comme une réponse des banques centrales cherchant à conserver le contrôle de la création monétaire face à la concurrence des banques commerciales.

Excerpts

Sur la disproportion entre couverture de risque et spéculation pure des produits dérivés :

“« On est passé d'une situation où le produit dérivé servait à couvrir des risques à une situation où l'activité de couverture c'est moins de 10 % de l'activité, probablement plus près de 5 % [...] parce qu'il y a énormément d'argent à faire dans des stratégies de trading, d'arbitrage, du dérivé pour le dérivé. »”

Sur l'inévitabilité d'une future crise financière et l'enjeu réel qu'elle pose :

“« Le sujet, c'est pas de savoir s'il va y avoir une nouvelle crise financière : il y aura de nouvelles crises financières. Le sujet, c'est de prendre les mesures — et elles n'ont pas été suffisamment prises, j'en suis absolument certain — pour que quand ces crises arrivent, tout le système ne s'arrête pas. »”

Sur l'échec du lobbying financier à faire adopter ses propres propositions au Parlement européen :

“« Même les députés qui avaient déposé des amendements reprenant nos propositions n'ont pas voté pour leurs propres amendements. C'est vous dire la puissance du lobby financier, qui arrive à convaincre des députés de ne pas voter pour des amendements faits pour les sauver à terme. »”