Desportes, Vincent
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Desportes pose d'emblée un principe méthodologique central de son approche stratégique : ne jamais attribuer la folie à l'adversaire, mais chercher à comprendre sa rationalité propre, fondée sur une « culture stratégique » différente de la nôtre. Il attribue la guerre en Ukraine à une double erreur d'interprétation mutuelle : les Russes n'auraient pas mesuré la consolidation de la nation et de l'armée ukrainiennes depuis 2014, ni anticipé la réaction occidentale, tandis que les Occidentaux auraient projeté sur la Russie leurs propres catégories mentales, refusant de voir qu'elle restait un pays fondamentalement différent, structuré par l'absence de frontières naturelles (citant Catherine II et une déclaration de Poutine à Merkel : « la Russie n'a pas de frontière ») et par la nécessité historique d'un pouvoir fort légitimé par la guerre. Il identifie l'élément déclencheur immédiat dans le retrait chaotique américain d'Afghanistan en août 2021, interprété par Moscou comme la preuve d'une faiblesse occidentale exploitable, sur fond d'une rancœur russe accumulée depuis les années 1990 face au mépris occidental (gestion des affaires russes par le FMI et des cabinets de conseil occidentaux directement au Kremlin).
Il développe une thèse centrale et provocatrice : la responsabilité première de la guerre incombe selon lui à l'Europe, pour n'avoir pas su construire une autonomie stratégique après 1989 et avoir laissé les intérêts américains — de plus en plus divergents des intérêts européens depuis la chute du Mur — dicter la politique du continent. Il mobilise une comparaison historique entre l'aprèsguerre de 1918 (traité de Versailles humiliant l'Allemagne sans la vaincre militairement, préparant sa revanche) et l'après-guerre de 1945 (destruction totale de l'armée allemande puis réintégration rapide via le plan Marshall), pour souligner que l'Occident n'a appliqué aucune des deux leçons à la Russie post-soviétique : ni vaincue ni intégrée, celle-ci aurait accumulé une rancœur comparable à celle de l'Allemagne de l'entre-deux-guerres. Il affirme, documents à l'appui (archives du Spiegel de 2002), l'existence de promesses orales faites à Gorbatchev en 1990-91 de ne pas étendre l'OTAN vers l'Est, revirement survenu sous Bill Clinton malgré les mises en garde de spécialistes comme George Kennan (qui qualifiait l'élargissement de « plus grande erreur de l'après-guerre froide ») et Jack Matlock.
Il développe une lecture instrumentale de l'OTAN comme outil américain de « vassalisation » de l'Europe plutôt que comme alliance militaire nécessaire, illustrée par une anecdote personnelle vécue à l'ambassade de France à Washington : le Pentagone, sous George W. Bush, aurait jugé l'OTAN inutile et coûteux, tandis que le Département d'État aurait insisté pour son maintien et son élargissement, précisément comme outil de contrôle politique de l'Europe — élargissement mené en parallèle de celui de l'Union européenne pour « dissoudre l'Europe dans l'espace ». Il juge dangereuse l'intégration de l'Ukraine à l'OTAN (contraire au principe de non-intégration d'un pays en guerre, et à ses yeux facteur de guerre plutôt que de paix), tout en reconnaissant que celle de la Finlande et de la Suède, bien que juridiquement légitime, comporte des risques comparables du fait du mécanisme d'engagement automatique de l'article 5.
Il analyse les intérêts divergents des différents acteurs dans la prolongation du conflit : les États-Unis y gagneraient un affaiblissement durable de la Russie (objectif explicitement formulé selon lui par Biden et Lloyd Austin) et un renforcement de leur position de leadership sur l'Europe ; le Royaume-Uni, fidèle à sa grande stratégie historique de limitation d'une puissance continentale dominante, y trouverait un intérêt à l'affaiblissement européen (citant le rôle de Boris Johnson dans l'interruption des négociations russo-ukrainiennes d'avril 2022) ; les pays d'Europe de l'Est y verraient un affaiblissement bienvenu et durable de la menace russe ; tandis que la France et l'Allemagne, jugées plus « raisonnables », rechercheraient véritablement la paix. Il conclut sur la nécessité pour l'Europe de retrouver une autonomie stratégique propre, distincte de la vision américaine — qu'il illustre par la différence culturelle fondamentale entre une conception européenne de la guerre comme outil de communication politique et une conception américaine de la guerre comme croisade morale de destruction du mal — et alerte sur le risque persistant, quoique jugé limité en termes de riposte occidentale, d'un recours russe à l'arme nucléaire tactique si Poutine se sentait acculé militairement. Il relate enfin avoir été mis sur écoute et surveillé sur instruction de l'Élysée après avoir critiqué publiquement la stratégie américaine en Afghanistan en 2010, épisode qu'il présente comme révélateur des limites actuelles de la liberté d'expression des militaires en France, alors même qu'il défend, à l'inverse du modèle américain où les militaires sont encouragés à s'exprimer, la nécessité pour les professionnels de la guerre de faire connaître leur analyse.
Excerpts
Sur la responsabilité européenne dans le déclenchement de la guerre :
“« Au fond, quel est le responsable de cette guerre ? C'est l'Europe [...] nous n'avons pas su, à partir de 1989, trouver une autonomie stratégique qui nous aurait évité de subir les menées américaines [...] c'est notre faiblesse qui a été, je crois, finalement la cause première de cette guerre. »”
Sur les intérêts divergents des puissances occidentales dans la prolongation du conflit :
“« Un certain nombre de pays qui ne sont pas ceux dont le sang des enfants coule aujourd'hui ont intérêt à ce que cette guerre perdure [...] plus la Russie sera affaiblie, moins eux-mêmes auront à craindre d'une résurgence d'une Russie puissante. »”
Sur les conséquences personnelles de sa prise de parole critique :
“« Il y a une crispation brutale de l'Élysée vis-à-vis de moi : j'ai été mis sur écoute, on a fouillé dans mon ordinateur, on m'a fait suivre [...] il est effectivement difficile aujourd'hui de tenir un discours qui ne soit pas absolument aligné sur la pensée majoritaire. »”