Brauman, Rony
▶ Watch on YouTubeCore ideas
Brauman retrace son parcours personnel, né à Jérusalem de parents sionistes, engagé dès les années 1960 dans les mouvements anarchistes et anti-impérialistes avant de devenir médecin puis président de MSF. Il explique sa rupture avec le sionisme à la fin des années 1980, sous l'effet conjoint de la première Intifada (qu'il perçoit comme un mouvement de résistance authentique et non une fabrication propagandiste), de l'effondrement du bloc soviétique, et d'un documentaire israélien sur l'éducation à la Shoah et au sionisme (Iscor, les esclaves de la mémoire) qui lui aurait révélé le caractère construit de sa propre éducation nationaliste.
Il décrit sa réaction au 7 octobre 2023 comme un choc en deux temps — d'abord la perception d'une opération de résistance militaire audacieuse, puis, dès le lendemain, l'horreur devant les atrocités commises contre des civils, qu'il qualifie de crimes défigurant la cause palestinienne — avant de développer une critique très sévère de la riposte israélienne à Gaza, qu'il caractérise comme une « punition collective » et une « vengeance » d'une intensité et d'une concentration sans précédent historique selon lui (comparable aux bombardements de villes allemandes en 1945, mais sur une population totalement enfermée). Il conteste vivement l'invocation du droit international humanitaire par les défenseurs d'Israël, la qualifiant de « tartuferie », arguant que ce droit s'applique en réalité à l'occupé et non à l'occupant, et que le concept même de « guerre proportionnée » sert à rendre acceptable un niveau de violence qui ne devrait jamais l'être.
Il avance, en s'appuyant sur des déclarations de responsables israéliens (dont le président de l'État), sur l'hypothèse d'un projet de « déportation » ou de disparition de la population palestinienne plutôt que d'un génocide au sens strict de la Shoah (extermination totale) — reprenant une formule d'Elias Sanbar selon laquelle il s'agirait de « faire disparaître » les Palestiniens plutôt que de les détruire physiquement — tout en reconnaissant que la Convention de 1948 sur le génocide est une notion juridique relevant en dernier ressort de la Cour internationale de justice et de la Cour pénale internationale. Il analyse les révélations sur des discussions israéliennes visant une émigration de Gazaouis vers le Congo, le Tchad ou le Rwanda comme une possible « fenêtre d'Overton » normalisant des propositions moins extrêmes (Yémen, Jordanie), et établit un parallèle avec la thèse du « grand remplacement » qu'il retourne contre la politique de colonisation israélienne elle-même.
Il développe une critique des médias français, distinguant les reportages de terrain (qu'il juge globalement fiables) des plateaux d'éditorialistes et d'experts, qu'il estime structurellement déséquilibrés en faveur d'Israël, citant sa propre expérience de marginalisation médiatique (dont un épisode où le propriétaire de BFM, Patrick Drahi, aurait réprimandé un journaliste l'ayant invité) et l'asymétrie de traitement entre l'Ukraine et Gaza par les dirigeants européens. Il conteste le qualificatif de « seule démocratie du Proche-Orient » appliqué à Israël, citant la formule du député arabe israélien Ahmed Tibi (« un État juif et démocratique, démocratique pour les Juifs et juif pour les Palestiniens ») et comparant la situation à celle des démocraties antiques esclavagistes ou coloniales.
Il défend une thèse personnelle selon laquelle la politique israélienne contemporaine mettrait paradoxalement les Juifs en danger dans le monde, en légitimant selon lui une identification entre Israël et l'ensemble des Juifs (citant Herzl et la lettre Balfour comme illustrant une convergence historique objective entre sionisme et antisémitisme), position qui l'a conduit à signer des textes protestant contre cet « enrôlement » collectif. Il analyse enfin les objectifs du Hamas comme partiellement atteints sur le plan géopolitique (repolitisation de la cause palestinienne, arrêt du processus de normalisation saoudo-israélien) tout en jugeant que les atrocités commises contre des civils ont durablement « défiguré » la cause de la résistance palestinienne, et décrit le travail de MSF sur place (évacuations, attaques d'hôpitaux, tirs sur des équipes pourtant signalées aux autorités israéliennes) comme documentant une dégradation sanitaire sans précédent dans ses décennies d'expérience humanitaire.
Excerpts
Sur la punition collective infligée à Gaza :
“« Les mots manquent, on n'arrive pas à saisir la hauteur de cette violence, de cette punition collective, de cette vengeance ouvertement assumée par les responsables israéliens [...] 99,9 % de la population de Gaza est coincée, une population aussi concentrée subissant un bombardement d'une telle intensité dans un périmètre hermétiquement scellé, ça c'est sans précédent. »”
Sur l'usage tronqué du droit international humanitaire :
“« Ce rappel au droit international, notamment au droit international humanitaire, c'est une tartuferie révoltante [...] le droit international ne prévoit pas qu'une puissance occupante ait le droit de taper sur la population occupée [...] ceux pour qui devrait être invoqué le droit à se défendre, ce sont les Palestiniens d'abord, pas les Israéliens. »”
Sur le paradoxe d'Israël rendant les Juifs plus vulnérables à l'antisémitisme :
“« Israël, qui était censé être le lieu où les Juifs seraient intouchables, est devenu le lieu où les Juifs sont le plus en danger dans le monde [...] Israël nourrit un antisémitisme, ce qui d'ailleurs est un trait qui caractérise son existence même. »”