Mercier, Hugo
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Mercier défend la thèse centrale que les êtres humains sont beaucoup moins crédules qu'on ne le pense généralement — une idée à contre-courant d'une tradition remontant à la Grèce antique, où les opposants à la démocratie justifiaient déjà leur méfiance envers le peuple par sa prétendue crédulité. D'un point de vue évolutionniste, une espèce trop crédule serait immédiatement exploitée par les manipulateurs en son sein ; les humains auraient donc développé un mécanisme de « vigilance épistémique » évaluant à la fois la source d'une information (compétence, conflits d'intérêt potentiels) et son contenu (cohérence avec nos croyances, qualité des arguments), opérationnel dès l'âge d'un an et demi. Il déconstruit à ce titre deux expériences classiques de psychologie sociale souvent mal interprétées : dans l'expérience d'Asch, les deux tiers des participants ne se conforment pas à l'avis erroné du groupe, et ceux qui semblent céder le font par politesse sociale plutôt que par conviction réelle (ils changent d'avis en public mais pas à l'écrit) ; dans l'expérience de Milgram, une partie significative des participants qui administraient les chocs électriques soupçonnaient en réalité une mise en scène.
Il retourne également l'idée reçue selon laquelle la crédulité serait liée à un déficit de capacités cognitives, en s'appuyant notamment sur l'analyse du personnage d'Alphonse Bertillon dans l'affaire Dreyfus : ce criminologue brillant, chargé d'authentifier l'écriture du bordereau incriminant, a construit un raisonnement circulaire toujours favorable à sa conclusion initiale (similitudes = déguisement habile, différences = preuve de fraude), illustrant que le raisonnement humain sert avant tout à justifier des convictions déjà formées plutôt qu'à les évaluer objectivement — un biais de confirmation d'autant plus dangereux qu'on raisonne seul, sans confrontation à des points de vue contraires. Il souligne à l'inverse l'efficacité de la discussion argumentative en groupe (à condition d'un désaccord réel entre participants), citant les expériences de démocratie délibérative et le théorème du jury de Condorcet, et relativise la thèse de Gustave Le Bon sur l'irrationalité des foules : les foules, y compris violentes, agissent selon une rationalité ciblée plutôt qu'aléatoire.
Mercier applique ce cadre à plusieurs terrains empiriques : la publicité, dont l'effet mesuré sur les ventes reste très modeste (environ 1 % pour un doublement du budget), ce qui suggère qu'elle fonctionne surtout en offrant des justifications à des préférences déjà présentes plutôt qu'en créant des désirs nouveaux ; la propagande des régimes autoritaires (nazie, soviétique, chinoise), dont il montre — études sur la proximité aux tours de radio à l'appui — qu'elle radicalise surtout les convictions préexistantes sans convertir les non-convaincus, ce qui le conduit à conclure que c'est le bâton (police secrète, camps de travail) plutôt que la propagande qui explique l'obéissance dans ces régimes ; et le phénomène des fake news, dont il minimise l'impact électoral réel (aux États-Unis en 2016, elles restaient marginales même chez les électeurs de Trump) en le présentant comme un symptôme de la défiance envers des médias traditionnels jugés trop unanimement défavorables à un camp, plutôt qu'une cause de cette défiance — une « inversion de l'offre et de la demande » qu'il retrouve aussi dans les théories du complot, dont la popularité corrèle avec le niveau de corruption réel d'un pays.
Il développe enfin une distinction entre croyances intuitives (guidant réellement le comportement) et croyances réflexives (proclamées mais sans effet pratique), illustrée par le cas du « Pizzagate » : la personne qui a pris les armes pour « libérer » des enfants agissait de façon cohérente avec une croyance intuitive, tandis que la majorité de ceux qui disaient y croire n'ont eu aucune réaction proportionnée, preuve que leur adhésion relevait d'une posture sociale plutôt que d'une conviction opérante. Il conclut que le vrai biais humain n'est pas la crédulité mais le conservatisme (une réticence excessive à changer d'avis) et qu'il est globalement plus dangereux de ne pas assez faire confiance aux autres que de trop leur faire confiance, dans la mesure où l'ouverture au désaccord est la seule voie d'amélioration de ses propres croyances.
Excerpts
Sur le raisonnement circulaire de Bertillon dans l'affaire Dreyfus :
“« Si l'écriture est différente, ça veut dire que c'est lui [qui a déguisé son écriture] ; et si l'écriture est la même, ça veut dire que c'est lui [qui n'a pas cherché à se déguiser] [...] c'est un raisonnement qui est parti de la conclusion que Dreyfus était l'auteur pour arriver à élaborer tout un ensemble de preuves. »”
Sur l'inefficacité de la propagande face à la coercition dans les régimes autoritaires :
“« Ce qu'on voit, c'est que dans tous les régimes autoritaires il y a toujours une police secrète, il y a toujours de la torture, il y a toujours des camps de travail, alors que le degré de propagande varie [...] c'est ce qui est vraiment efficace, c'est le bâton plutôt que la propagande. »”
Sur l'incohérence entre croyance affichée et comportement réel dans le Pizzagate :
“« Si on croit que la police est corrompue et qu'on croit que des enfants sont en train de se faire violer et torturer pas très loin de chez nous, l'acte logique à faire c'est d'essayer de les libérer [...] la grande majorité des gens qui disaient y croire n'ont rien fait du tout — pire, ils laissaient des commentaires une étoile sur la pizzeria. »”