Chemillier-Gendreau, Monique
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Chemillier-Gendreau retrace l'origine du sionisme à la théorisation de Theodor Herzl à la fin du XIXe siècle, réponse politique aux persécutions antisémites en Europe visant la reconstitution d'un État juif en Palestine, puis à la déclaration Balfour de 1917 — simple lettre sans valeur juridique d'un ministre britannique à un représentant privé du mouvement sioniste — qu'elle relie à l'influence des courants évangélistes anglo-saxons convaincus que le retour du Christ nécessite le regroupement des Juifs en Israël, ainsi qu'au mépris colonial de l'époque envers la population arabe (citant un proche de Herzl évoquant les « 600 000 Arabes » comme simple obstacle « nomade » à repousser).
Elle détaille la contradiction fondatrice du mandat britannique sur la Palestine (1920-1947), censé mener à l'indépendance de l'ensemble de la population selon le pacte de la Société des Nations tout en intégrant la promesse Balfour d'un foyer national juif, l'immigration étant activement soutenue par l'Agence juive chargée d'acheter des terres. Elle présente la résolution 181 de l'ONU (1947), accordant à la population juive alors minoritaire plus de la moitié du territoire sans négociation avec les Palestiniens ni contrepartie, comme une décision imposée par des puissances occidentales sans respect pour le peuple arabe, acceptée stratégiquement par les sionistes (qui y voyaient la légitimation d'un État juif) et refusée par les États arabes.
Elle documente la Nakba de 1948 comme une opération organisée d'expulsion de population, s'appuyant sur les travaux d'historiens israéliens ayant eu accès aux archives (citant le massacre de Deir Yassin comme exemple emblématique), et qualifie cette opération de nettoyage ethnique préparé de longue date. Elle relate qu'Israël, initialement refusé à l'ONU pour n'avoir pas respecté la résolution 194 sur le droit au retour des réfugiés, a promis de s'y conformer pour être admis puis n'a jamais tenu cet engagement — inaugurant, selon elle, un système de violations systématiques du droit international jamais sanctionnées par des mesures contraignantes, qu'elle explique par une combinaison du remords occidental lié à la Shoah (illustré par le concept allemand de « raison d'État » formulé par Angela Merkel) et d'une solidarité coloniale ancienne fondée sur un sentiment de supériorité civilisationnelle envers les pays arabes.
Elle développe l'analyse de l'occupation israélienne depuis la guerre des Six Jours de 1967 (Cisjordanie, Gaza, Jérusalem), soumise en théorie au droit humanitaire des conventions de Genève interdisant notamment le transfert de population civile en territoire occupé — violé selon elle massivement par la colonisation (environ 700 000 colons) — et rappelle que l'avis de la Cour internationale de justice de 2024, auquel elle a personnellement contribué, a qualifié pour la première fois cette occupation d'illégale en tant que telle, résultant d'un recours à la force prohibé. Elle interprète les accords d'Oslo (1993-1995) comme ayant créé une « autorité palestinienne » dépourvue de tout attribut réel de souveraineté étatique (pas d'armée, pas de contrôle des frontières, pas de monnaie propre, gestion du territoire découpé en trois zones sous contrôle israélien variable), contredisant l'espoir sincère mais selon elle mal fondé de nombreux négociateurs palestiniens qu'elle a personnellement côtoyés.
Elle développe une démonstration méthodique selon laquelle chacun des attributs constitutifs d'un État (territoire, population, institutions souveraines, capitale) aurait été systématiquement démantelé par Israël : le territoire par étapes successives (partition de 1947, guerre de 1948-49, occupation de 1967, colonisation, morcellement d'Oslo, construction du mur jugée illégale par la Cour en 2004) ; la population par l'interdiction du droit au retour dispersant les réfugiés palestiniens entre Jordanie, Liban, Syrie et diaspora mondiale ; et la capitale, Jérusalem, dont le statut international prévu en 1947 (« corpus separatum ») n'a jamais été mis en œuvre, la partie orientale arabe étant selon elle colonisée de manière accélérée, les négociations tardives ayant même proposé de substituer à « Jérusalem-Est » le faubourg éloigné d'Abou Dis. Elle documente également la « loi des absents » comme mécanisme juridique ayant transformé en propriété israélienne les biens des Palestiniens expulsés ou déplacés, ainsi que les difficultés quotidiennes de circulation (routes séparées, checkpoints), d'accès à l'eau et de sécurité face aux colons, et attribue l'affaiblissement de la classe politique palestinienne (confinement d'Arafat, emprisonnement prolongé de Marwan Barghouti) en partie à une stratégie israélienne délibérée de renforcement du Hamas visant à diviser les Palestiniens.
Elle qualifie la reconnaissance récente d'un État palestinien par plusieurs pays occidentaux (dont la France) de geste « trop tardif et trop faible », rappelant que la Palestine s'est proclamée État dès 1988 et avait déjà été reconnue par plus de cent pays, essentiellement non-occidentaux, et juge absurde la condition d'un État « démilitarisé » évoquée par Emmanuel Macron face à la supériorité militaire écrasante d'Israël. Sur les événements du 7 octobre 2023 et la guerre de Gaza, elle formule une position nuancée en droit international : elle qualifie les actes du Hamas contre des civils de crimes de guerre potentiellement constitutifs de crime contre l'humanité, tout en jugeant totalement injustifiée la réponse israélienne — estimant qu'Israël disposait des moyens de renseignement pour cibler les responsables plutôt que de détruire Gaza dans son ensemble — et critique l'argument du « droit de se défendre » invoqué par les gouvernements occidentaux comme un blanc-seing ayant libéré Israël de toute responsabilité internationale.
Elle développe une critique du fonctionnement de la justice internationale, rappelant que la compétence de la Cour internationale de justice est facultative (la France et les États-Unis ayant eux-mêmes refusé sa juridiction obligatoire après des affaires qui leur étaient défavorables), et n'a pu être saisie par l'Afrique du Sud contre Israël que grâce à la clause de compétence spécifique de la Convention sur le génocide de 1948, signée sans réserve par Israël — la procédure restant lente et sans réel pouvoir d'exécution malgré trois ordonnances de mesures conservatoires. Elle plaide pour que l'Assemblée générale des Nations Unies, dont le Conseil de sécurité est bloqué par le veto américain, reprenne l'initiative comme lors de la guerre de Corée (précédent de la résolution « Union pour le maintien de la paix » de 1950), et pour que l'Union européenne suspende son accord d'association avec Israël au titre de sa clause de conditionnalité aux droits humains (article 2).
Elle conclut en évoquant l'analyse de l'amiral israélien Ami Ayalon selon laquelle la société israélienne, engagée massivement dans les combats, se détruirait moralement de l'intérieur (comparaison avec le traumatisme durable de la guerre du Vietnam sur la société américaine), et met en garde contre l'instrumentalisation de la mémoire de la Shoah pour justifier la complicité occidentale actuelle — jugeant que seule une prise de distance claire des dirigeants occidentaux avec la politique israélienne, plutôt que la persistance de leur connivence, permettrait de faire reculer la montée de l'antisémitisme qu'elle observe depuis le 7 octobre 2023. Elle situe l'absence de perspective de paix immédiate dans le blocage américain (soutien constant à Israël sous administrations démocrate comme républicaine) et dans les divisions européennes, tout en refusant d'« insulter l'avenir » quant à une possible résolution ultérieure du conflit.
Excerpts
Sur le mépris colonial à l'origine de l'imposition de la partition de 1947 :
“« On ne prend pas un peuple la moitié de son territoire alors qu'on lui a promis l'indépendance vingt ans avant dans un mandat, sans, comme ça, le mettant à la porte de la moitié de sa terre. [...] À ce moment-là, les Occidentaux n'ont aucun respect pour les Arabes. »”
Sur le refus de justifier la riposte israélienne au nom du droit à l'autodéfense :
“« La riposte d'Israël n'est pas défendable une seconde [...] ils avaient parfaitement les moyens de rechercher parmi les gens de Gaza ceux qui étaient responsables de ces crimes et de les juger. Ils ont décidé de détruire Gaza. [...] Quand les pays occidentaux nous disent qu'Israël a le droit de se défendre, c'est inaudible. »”
Sur l'instrumentalisation du remords lié à la Shoah comme facteur de complicité occidentale :
“« Continuer d'être aveuglément pour Israël sous prétexte qu'on a fait subir aux Juifs ce qui s'est passé pendant la Shoah est extrêmement malsain [...] au nom de ce remords, les Allemands participent au massacre d'un autre peuple dont ils auront des remords dans deux générations. »”