Jarrige, François
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Jarrige refuse de définir le progrès en soi, préférant en analyser les usages sociaux : le terme, issu du latin progressus (avancer), se charge d'une connotation positive au XVIIIe siècle dans le sillage des Lumières (émancipation des tutelles), avant de se rétrécir au XIXe siècle à sa seule dimension technique et productiviste au moment de l'industrialisation. Il documente comment l'expression « on n'arrête pas le progrès » émerge précisément lors de la controverse sur l'automobile à la fin du XIXe siècle (utilisée par la presse et les automobile-clubs pour clore un débat vif, alors que Jaurès y voyait une reconquête bourgeoise de l'espace public) et se retrouve à l'identique dans les débuts de l'électrification — un mécanisme rhétorique qui vise, selon lui, à repousser les opposants à certains choix techniques du côté de la « réaction » et de la « barbarie » plutôt qu'à ouvrir un débat démocratique légitime sur des infrastructures qui structurent durablement les rapports sociaux et écologiques.
Il retrace la généalogie du mot « innovation », quasi absent du vocabulaire technique avant le XXe siècle (renvoyant alors au droit), valorisé par Schumpeter puis devenu, à partir des années 1970, un substitut du mot « progrès » lui-même déprécié par les critiques de l'époque — l'informatique ayant été présentée dans les années 1980-90 comme une solution immatérielle et propre appelée à remplacer le vieux capitalisme industriel polluant, alors que le numérique reproduirait selon lui les mêmes logiques d'extraction, en délocalisant simplement la pollution et le travail exploité (extraction minière, travail du clic) vers d'autres régions du monde, la consommation mondiale de charbon et de pétrole ayant explosé plutôt que reculé depuis les années 1970. Il analyse la survalorisation contemporaine de la figure de l'« entrepreneur héroïque » (en écho aux travaux du sociologue Galuzzo) comme le corollaire de la destruction des institutions collectives (syndicalisme, services publics) qui avaient civilisé le capitalisme industriel du XIXe siècle, aboutissant à ce que des dirigeants politiques deviennent de simples relais de la communication de quelques figures capitalistes (Elon Musk, Bill Gates), plutôt que des contre-pouvoirs démocratiques.
Il conteste frontalement l'idée de neutralité de la technique, apparue selon lui au XIXe siècle dans le champ naissant de l'économie politique comme réponse commode aux ouvriers luddites : plutôt que d'admettre que les machines ont des effets sociaux et politiques, économistes libéraux et socialistes se sont accordés à déplacer le débat sur les institutions régulant leurs usages, excluant ainsi la technique du champ démocratique — alors que toute technique, en redistribuant nécessairement flux de matière, rapports de pouvoir et rapports écologiques, est par nature politique. Il retrace l'histoire longue du conflit des « machines » (bris de machines de 1789 à Rouen, ludisme anglais de 1811-1812, révolte des typographes de 1830) et de la « théorie du déversement » élaborée par les économistes classiques (Say, Ricardo) pour répondre aux craintes ouvrières, un débat qui ressurgit périodiquement lors de chaque crise du capitalisme (taylorisme des années 1930, automation des années 1950-60, robotisation aujourd'hui) avec la même réponse fataliste sur l'impossibilité de négocier face à la compétition internationale.
Il déconstruit plusieurs équivalences implicites entre progrès, espérance de vie, PIB et confort : l'augmentation de l'espérance de vie tiendrait avant tout à l'hygiène et à l'alimentation plutôt qu'à des innovations techniques ponctuelles, resterait profondément inégalitaire à l'échelle mondiale et stagnerait voire reculerait dans certaines populations riches touchées par des maladies liées aux modes de vie ; le lien entre PIB et bien-être plafonnerait au-delà d'un certain seuil de consommation. Il retrace la généalogie de la décroissance depuis les travaux de l'économiste Georgescu-Roegen dans les années 1970 (critique d'une économie « hors-sol » ignorant les flux de matière et d'énergie), la présentant non comme une théorie unique mais comme une provocation symbolique visant à désacraliser le PIB, et distingue nettement décroissance (transformation choisie et démocratique) et récession (subie, comme en URSS post-effondrement). Il conclut en mettant en garde contre deux issues possibles à la crise écologique — une décroissance imposée de façon autoritaire et inégalitaire, ou une fuite en avant technosolutionniste (géo-ingénierie, transhumanisme, conquête spatiale, qu'il qualifie de « mythe social » porté par des milliardaires hors-sol comme Elon Musk) — et plaide pour une réappropriation démocratique et collective des choix de sobriété, tout en dénonçant l'appauvrissement du concept de liberté, réduit selon lui à un argument publicitaire (notamment pour l'automobile) plutôt qu'à sa signification philosophique originelle de capacité d'agir en autonomie dans un cadre nécessairement contraint.
Excerpts
Sur la fonction rhétorique de l'expression « on n'arrête pas le progrès » :
“« Cette imaginaire du progrès [...] vise en fait à clore des débats, à clore des controverses, en repoussant les opposants à certains choix techniques, à certaines infrastructures, du côté de la réaction, du côté de la barbarie [...] et personne ne veut être du côté de la réaction et de la barbarie. »”
Sur l'impossibilité d'une technique neutre :
“« Une technique n'est jamais neutre [...] elle détermine certaines formes de sociétés, certaines formes de rapport hiérarchique, certaines formes de rapport écologique au monde [...] donc il faut que la question politique traverse le monde des techniques. »”
Sur le transhumanisme comme mythe social au service de quelques milliardaires :
“« Le transhumanisme, c'est vraiment la dystopie ultime, c'est l'avènement d'un monde qui aura poussé l'inégalité et la destruction à son apogée, qui permettra à quelques fous de subsister [...] c'est la pointe avancée de l'absurdité contemporaine, la pointe avancée du mensonge contemporain. »”