Todd, Emmanuel
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Todd part d'un constat qu'il juge « bizarre » : au moment même où le projet oligarchique européen semblait triompher, les élites du continent choisissent de s'abandonner à une volonté extérieure, celle des États-Unis. Il retrace la séquence qui l'a mené à ce nouveau chantier de recherche sur les élites (après s'être longtemps concentré sur les peuples) : l'entrée en « post-démocratie » via le référendum de 2005 puis le traité de Lisbonne, la révélation de la hiérarchie germano-européenne lors de la crise des subprimes et de la crise grecque, puis la dissolution de l'axe Berlin-Paris au profit d'un axe Londres-Varsovie-Kiev piloté depuis Washington à partir de la guerre en Ukraine — y compris chez les Britanniques du Brexit, dont le gouvernement s'est retrouvé, selon lui, plus belliciste que les Américains eux-mêmes.
Il avance deux explications à ce ralliement des élites européennes. D'une part, le vide laissé par l'échec du projet européen (crise financière mal gérée, réforme des retraites française comme symptôme d'un système devenu sans objet) aurait permis une reconversion des européistes en atlantistes fanatiques, substituant l'adoration de l'OTAN à celle de la monnaie unique. D'autre part, en s'appuyant sur les travaux de Gabriel Zucman sur les paradis fiscaux et sur des ouvrages de journalistes britanniques (dont un ancien contact de Snowden), il développe une hypothèse plus spéculative : le basculement de l'argent des riches européens de la Suisse vers les places financières anglo-américaines aurait, via la surveillance de la NSA sur les télécommunications, placé les élites financières européennes sous contrôle informationnel américain — un mécanisme de domination des hautes sphères qu'il présente explicitement comme une hypothèse à vérifier plutôt qu'un fait établi.
Todd développe ensuite son concept de « géopsychiatrie » : il refuse d'analyser le comportement des classes dirigeantes occidentales (européennes comme américaines) en termes de projet rationnel, y voyant plutôt un « dérapage mental » de groupes arrivés au sommet d'un système en décomposition sans savoir quoi en faire, cherchant refuge dans une fuite en avant expansionniste (élargissement de l'UE et de l'OTAN sans vision stratégique claire, y compris l'appel de Josep Borrell à patrouiller à Taïwan). Il documente le déclin américain par des indicateurs démographiques qu'il juge plus fiables que le PIB : mortalité infantile désormais supérieure à celle de plusieurs pays, dont bientôt la Chine, stagnation puis recul de l'espérance de vie depuis 1980 (synchrone du tournant néolibéral), aggravée par l'épidémie d'opioïdes qu'il compare à une « guerre de l'opium » retournée contre la population américaine elle-même — signe, selon lui, d'un empire qui commence à faire souffrir son centre plus que sa périphérie, à la manière de l'URSS finissante.
Il commente ensuite plusieurs cartes pour illustrer une Europe non pas convergente mais de plus en plus divergente malgré l'euro : permanence d'un axe protestant industriel et excédentaire (Allemagne, Scandinavie), désindustrialisation de l'Europe de l'Ouest corrélée à l'émancipation des femmes, transformation de l'Europe de l'Est en atelier low-cost intérieur, écarts d'inflation considérables entre pays de la zone euro, et surtout décrochage démographique de plusieurs anciennes démocraties populaires qu'il qualifie de menace existentielle. Il attribue l'échec structurel de l'euro — dont il dit avoir anticipé la divergence industrielle dès sa conception, dans son livre L'invention de l'Europe — à l'incompétence de ses concepteurs plutôt qu'à un complot, et suggère que la guerre en Ukraine offre paradoxalement à ces mêmes élites un exutoire inconscient : un moyen d'échapper, par la fuite dans le conflit, à l'aveu de leurs échecs économiques passés.
Il termine par des analyses par pays : la France comme variante nationale de cette « maladie du politicien fou » (blocage démocratique, 49-3 à répétition, chute désormais marquée de la fécondité qu'il relie à la précarisation économique de la jeunesse plutôt qu'à un facteur anthropologique) ; l'Allemagne, dont la soumission aux États-Unis malgré sa puissance économique s'expliquerait par le traumatisme moral du nazisme combiné à un tempérament culturel autoritaire mal à l'aise avec la position de leader ; la Hongrie, dont le rapport moins complexé à la Russie s'expliquerait par une fierté nationale héritée de la révolte de 1956 ; et le Royaume-Uni, dont il attribue la crise moins au Brexit lui-même (qu'il juge avoir été mal préparé mais pas responsable du déclin) qu'à un néolibéralisme entamé sous Thatcher voici près de 45 ans.
Excerpts
Sur le concept de géopsychiatrie et l'irrationalité des classes dirigeantes :
“« Je pense pas qu'il faille chercher un projet, une rationalité, je pense que c'est un problème pour des psychiatres [...] j'ai eu l'occasion de proposer l'apparition d'une discipline nouvelle qui serait la géopsychiatrie, où on ferait des équipes de recherche qui associeraient des jeunes politologues classiques, des économistes et des psychiatres. »”
Sur le déclin américain mesuré par la mortalité infantile et l'espérance de vie :
“« Les États-Unis deviennent le pays le moins performant du monde occidental [...] le décrochage de l'espérance de vie américaine est absolument synchrone des débuts du néolibéralisme, 1980, c'est l'élection de Reagan [...] et ça a produit des phénomènes de pauvreté massifs. »”
Sur l'échec structurel de l'euro et l'incompétence de ses concepteurs :
“« Quand j'ai vu apparaître le projet d'euro, je me suis dit : mais ces types sont fous [...] compte tenu de la différence de structures sociales et mentales des sociétés, ça ne va mener nulle part [...] ça a été conçu par des énormes incompétents. »”