Epelboin, Fabrice
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Epelboin ouvre l'entretien sur le Digital Services Act (DSA), qu'il présente comme la projection dans le numérique d'un mécanisme français plus ancien hérité de la loi Pleven : des associations comme SOS Racisme, financées en partie par l'État mais formellement indépendantes de lui pour des raisons de droits de l'homme, se voient déléguer par l'ARCOM le statut de « signaleurs de confiance » chargés de signaler aux plateformes des contenus jugés problématiques, ces dernières devant les invisibiliser sous peine d'amendes considérables. Il insiste sur la rupture que cela constitue avec la justice telle que définie depuis la Révolution française — débat contradictoire, avocat, possibilité d'appel — remplacée par un système où le « procureur » est un acteur privé sans obligation de rendre compte, et le « juge » une plateforme économiquement incitée à supprimer plutôt qu'à examiner. Il attribue la paternité de cette architecture, pensée par Thierry Breton sous l'administration Biden dans un contexte de synergie transatlantique autour d'une remise en cause du premier amendement américain, et observe que le retour de Trump a inversé le rapport de force : un simple signaleur de confiance européen se retrouve désormais en bras de fer avec l'administration américaine elle-même, ce qui explique selon lui pourquoi les auditions parlementaires américaines dénoncent aujourd'hui la censure européenne alors que les États-Unis pratiquaient une censure comparable, mais illégale et dissimulée, sous Biden.
Il développe longuement le mécanisme du « shadow ban », révélé selon lui par les Twitter Files consécutives au rachat de Twitter par Elon Musk : des règles de réduction de visibilité (jusqu'à un million de règles actives sur Twitter avant Musk) permettant de diminuer discrètement la portée de certains comptes ou sujets sans que l'utilisateur concerné n'en soit informé ni ne puisse s'en plaindre efficacement. Il relie ce dispositif à l'affaire du ordinateur portable de Hunter Biden, qu'il raconte en détail (l'ordinateur oublié chez un réparateur, son contenu compromettant pour les affaires ukrainiennes et chinoises du fils de Joe Biden, sa diffusion via le FBI et le New York Post quinze jours avant l'élection de 2020, puis sa qualification immédiate par une cinquantaine d'anciens responsables du renseignement comme « désinformation russe » malgré des preuves cryptographiques d'authenticité) comme cas d'école d'une censure institutionnelle ensuite reconnue comme injustifiée, et qu'il met en résonance directe avec l'assaut du Capitole comme contre-réaction d'une droite américaine se sentant systématiquement bâillonnée.
Interrogé sur la tentation de lever l'anonymat en ligne — y compris sa propre tentation face au harcèlement organisé qu'il dit subir de la part de militants coordonnés —, il la rejette en objectant d'abord que le pseudonymat n'est déjà pas un anonymat réel (il reste traçable pour la justice), et surtout que sa suppression mettrait fin aux lanceurs d'alerte et au devoir de réserve contourné par les fonctionnaires (enseignants, policiers) qui n'ont aujourd'hui que le pseudonymat pour signaler des dysfonctionnements sans subir de sanctions professionnelles. Il relie ce débat au projet européen de « chat contrôle » (scan systématique des messageries chiffrées), qu'il présente comme un mécanisme d'extension progressive de la surveillance (initialement justifié par la lutte contre la pédocriminalité, puis élargi au terrorisme et, selon lui, potentiellement à toute contestation politique comme cela fut le cas pour les écologistes sous Hollande), freiné pour l'instant par la mémoire allemande de la Stasi mais qu'il juge appelé à revenir.
Un axe central de l'entretien porte sur la notion de souveraineté numérique, qu'Epelboin définit comme la capacité à rester maître de ses propres systèmes informatiques plutôt que dépendant d'un fournisseur étranger. Il développe une distinction entre l'hébergement de données (souvent confondu à tort avec le cloud) et la délégation de services entiers (gestion clientèle, stocks, santé) à des infrastructures américaines verrouillées par des effets de dépendance technique cumulés sur quinze ans, rendant tout changement de fournisseur extrêmement coûteux. Il file la métaphore de la colonisation française en Afrique — apport d'infrastructures utile en apparence, mais servant en réalité à exfiltrer des ressources (les données personnelles remplaçant les matières premières) — pour qualifier l'Europe de « colonie numérique américaine », citant le RGPD et le Privacy Shield comme protections juridiques systématiquement contournées, et le projet de « digital omnibus » européen comme démantèlement en cours de ces mêmes protections pour apaiser l'administration Trump.
Sur l'intelligence artificielle, il défend l'idée qu'il s'agit avant tout d'un « jeu pour les riches » dont l'Europe est structurellement exclue faute de capacité d'investissement comparable aux 500 milliards de dollars du programme américain Stargate, et que l'équation se ramène in fine à une question énergétique (accès aux GPU taïwanais et à une électricité abondante), terrain sur lequel il juge la France mieux placée que ses voisins européens grâce au nucléaire mais toujours hors de portée des États-Unis, de la Chine ou des pays du Golfe. Il développe une critique néo-marxiste de l'adoption de l'IA en entreprise, distinguant les cadres salariés (capital variable) qui captent pour eux-mêmes les gains de productivité obtenus grâce à l'IA (en échange de temps libre plutôt que de reversement à l'actionnariat) et les entrepreneurs (capital constant) pour qui cette distinction n'a pas de sens — ce qui expliquerait, selon lui, l'indifférence généralisée des cadres au risque de fuite de données confidentielles vers des acteurs américains comme la NSA. Il met également en garde contre une « dette cognitive » liée à la délégation croissante de processus de pensée à des IA génératives, recommandant une vigilance consciente sur les compétences que l'on choisit de déléguer ou de préserver.
Il développe une série d'exemples démontrant, selon lui, la fin effective de la vie privée en France : la fuite massive de données personnelles (neuf Français sur dix auraient leurs données sur le darknet), illustrée par des cas concrets de détenteurs de cryptomonnaies kidnappés après le vol de leurs données déclarées obligatoirement à l'État, ou de tireurs sportifs devenus des cibles de cambriolage armé. Il situe l'origine de cette surveillance de masse dans les lois Sarkozy de 2009 (le projet « LOPPSI ») et conclut que la démocratie française, adossée pour l'essentiel au préambule des droits de l'homme de la Constitution de la Cinquième République, a en réalité déjà disparu avec l'effacement successif du droit à la vie privée, de la présomption d'innocence et désormais de la liberté d'expression via le DSA.
Il consacre un développement à l'affaire Jeffrey Epstein, qu'il dit avoir investiguée personnellement dès 2019 par des recherches accessibles (moteurs de recherche, sans moyens exceptionnels), concluant qu'Epstein aurait été inséré dans un réseau de financement occulte de la guerre froide (contras du Nicaragua, ventes d'armes) dans les années 1970-1980 avant de reconvertir ce savoir-faire au service de multimilliardaires cherchant, selon lui à l'instar d'Elon Musk ou de George Soros, à peser sur la marche du monde en dehors de tout cadre démocratique une fois un certain seuil de fortune atteint. Il termine sur l'épisode des élections roumaines annulées, qu'il raconte comme une opération de piratage d'une plateforme d'influenceurs TikTok par un cryptomillionnaire local ayant favorisé le candidat d'extrême droite Georgescu, dont l'attribution ultérieure à une « ingérence russe » par les agences de renseignement et les médias — démentie selon lui par un reportage d'Envoyé spécial sur place — illustre à ses yeux le même mécanisme de fabrication de récit officiel que l'affaire du laptop de Hunter Biden, avec le risque, dit-il, qu'une réelle ingérence future ne soit plus crue par une opinion publique déjà échaudée par ces fausses alertes répétées.
Excerpts
Sur le mécanisme du DSA et le renversement du rapport de force avec l'administration Trump :
“« On se retrouve avec cette architecture législative qui ne peut plus opérer parce qu'elle a jamais été pensée pour être un bras de fer géopolitique [...] les Américains nous disent : la liberté d'expression c'est la base de la démocratie telle que nous on la conçoit et vous êtes en train de la saborder — ce qui est vrai. »”
Sur la métaphore coloniale appliquée à la dépendance numérique européenne :
“« Il nous arrive exactement la même chose que ce qu'on a fait en Afrique au 19e siècle [...] les Américains ont débarqué avec des infrastructures qui ont permis de transformer radicalement notre économie [...] et maintenant on s'aperçoit que les données personnelles partent aux États-Unis, qu'on fait des lois comme le RGPD pour limiter les dégâts, ils les font sauter. »”
Sur la disparition de la vie privée et de la démocratie en France :
“« C'est pas "on va vers la fin", la fin elle est derrière nous, loin derrière [...] il y a une petite vieille avec des tuyaux dans le nez, une machine qui fait bip bip bip et un respirateur artificiel. Mais elle est morte. On est juste en train de faire de l'acharnement thérapeutique. »”