Lancelin, Aude
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Lancelin retrace, à partir de son licenciement de L'Obs et de son livre Le Monde libre, la montée en puissance depuis le milieu des années 2010 de ce qu'elle nomme la « presse CAC 40 » : le basculement de la propriété médiatique de figures relativement marginales sur le plan industriel (Claude Perdriel, Serge Dassault) vers des géants industriels et financiers (Bernard Arnault, Patrick Drahi, Xavier Niel, Vincent Bolloré) pour qui les médias deviennent un levier direct sur les marchés publics et la régulation. Elle situe le tournant décisif sous le quinquennat Hollande, avec la cession de Libération et le rachat du Parisien par Bernard Arnault, et documente la répartition actuelle du paysage médiatique français entre quelques grandes fortunes (Arnault : Le Parisien, Les Échos ; Niel : Le Monde, L'Obs, Télérama, BFM TV, Libération, L'Express ; Bolloré : Canal+, CNews, une grande partie de l'ex-groupe Lagardère), rappelant que les lois anti-concentration médiatique historiques ont été progressivement démantelées. Elle relie ce phénomène à l'abandon du principe fondateur des ordonnances de 1944 du Conseil national de la Résistance, qui visait explicitement à protéger la presse de la soumission à l'État, aux puissances d'argent et aux puissances étrangères.
Elle décrit en détail les mécanismes concrets de la censure vécue dans les rédactions, distinguant la censure brutale (réécriture ligne par ligne, illustrée par ses propres séances avec Laurent Joffrin) de mécanismes plus insidieux et aujourd'hui dominants : l'auto-censure anticipée par la connaissance des sujets « qui ne doivent même pas se poser sur la table », la marginalisation progressive puis la redistribution des sujets à des pigistes précaires plus malléables, et le fonctionnement par allégeance plutôt que par compétence — illustré par le nettoyage systématique des rédactions par Bolloré dans les quinze jours suivant une prise de contrôle (cas du JDD). Elle relate en détail l'« affaire Botul », épisode où elle a révélé en tant que journaliste à L'Obs que Bernard-Henri Lévy avait cité, dans un livre sérieux, un philosophe fictif inventé par des farceurs du Canard enchaîné (auteur imaginaire d'un ouvrage sur la sexualité de Kant) — un scoop factuellement exact qui a néanmoins déclenché une campagne de représailles contre elle (accusations d'antisémitisme relayées jusque dans une tribune de Ségolène Royal), sa mise à l'écart professionnelle progressive, et finalement son départ de L'Obs, épisode qu'elle présente comme emblématique du pouvoir d'un système d'allégeances où « le type peut appeler tous les patrons pour te flinguer ».
Elle relève l'écoute téléphonique du député François Ruffin (mise sur écoute alors qu'il n'était que directeur du journal Fakir), restée sans condamnation, en contraste avec le règlement financier de 10 millions d'euros ayant permis à Bernard Arnault d'échapper à des poursuites judiciaires, y voyant le signe d'une justice qui cède du terrain face aux grands oligarques médiatiques. Elle décrit l'invisibilisation délibérée, selon elle, des élections législatives de 2022 dans les chaînes d'information en continu (focalisées sur l'Ukraine côté BFM TV, sur des polémiques sociétales comme le burkini côté CNews) comme relevant d'un intérêt objectif du pouvoir plutôt que d'un complot organisé, et interprète l'audition sénatoriale des grandes fortunes médiatiques sur la concentration des médias comme un exercice sans conséquence, entièrement acquis à la thèse patronale selon laquelle il fallait au contraire permettre davantage de concentration face à la concurrence étrangère. Elle dénonce le financement opaque et peu documenté des médias traditionnels français par les GAFAM (services de fact-checking financés par Google et Facebook, fonds Google de 60 millions d'euros négocié sous Hollande, dont L'Obs a touché un million d'euros pour une application « d'innovation numérique » jugée factice) et le mécanisme de référencement payant par lequel un contenu non conforme aux attentes de Google (mots-clés SEO) peut disparaître de la recherche, citant l'exemple de François Ruffin invisible en première page malgré des interviews approfondies.
Elle défend une conception large de la liberté d'expression, refusant de signer la pétition « Stop Bolloré » au motif qu'isoler un acteur masquerait la pollution structurelle de l'ensemble du système médiatique, y compris dans la presse « social-démocrate ». Elle analyse le complotisme comme un « système d'intimidation rhétorique » utilisé contre toute voix hors de l'axe dominant, tout en reconnaissant l'existence de véritables théories complotistes délirantes, et retourne l'accusation contre Emmanuel Macron lui-même, rapportant qu'il aurait cru, pendant la crise des gilets jaunes, à une manipulation financée par la Russie plutôt qu'à une mobilisation sociale réelle. Elle relate une anecdote de 2012 rapportée par des journalistes selon laquelle des dirigeants du CAC 40 (réunis chez le frère de Jacques Attali) auraient explicitement demandé à François Hollande de nommer Emmanuel Macron secrétaire général adjoint chargé des questions économiques, y voyant la preuve d'un investissement patronal précoce et délibéré dans la trajectoire politique de Macron. Elle conclut sur un diagnostic pessimiste de la période post-gilets jaunes, anticipant un cycle de troubles structurels et un possible retour de formes de violence radicalisée minoritaire, tout en saluant, sans enthousiasme démesuré, la constitution de la NUPES comme sortie relative de la marginalité électorale pour la gauche.
Excerpts
Sur le mécanisme d'allégeance qui structure désormais la carrière journalistique :
“« Ça fonctionne à l'allégeance — c'est à dire que si vous faites allégeance aujourd'hui dans la presse à un oligarque ou deux, vous n'irez pas bien loin [...] un type comme Vincent Bolloré, dès qu'il prend possession d'un titre, décapite dans les quinze jours non seulement le sommet mais aussi les étages inférieurs. »”
Sur les conséquences de l'affaire Botul et la mécanique de la mise à l'écart :
“« Depuis l'affaire Botul, je n'avais plus le droit d'écrire [...] j'avais perdu toutes mes tribunes de journaliste — il préférait donner mes sujets à n'importe qui plutôt qu'à moi, parce qu'avec moi on savait que ça ne serait pas dans l'axe. »”
Sur le financement opaque des grands médias par les GAFAM contrastant avec leur rôle de fact-checking :
“« Le Monde, l'AFP, 20 Minutes, France 24 ont tous des services de fact-checking financés directement par des multinationales américaines privées [...] si les gens se demandent pourquoi il y a assez peu d'articles critiques contre Facebook et Google dans les grands médias, il n'est pas totalement exclu qu'il y ait un lien. »”