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Fressoz, Jean-Baptiste

historien des sciences, des techniques et de l'environnement, chercheur au CNRS, enseignant à l'EHESS et à l'École des ponts ParisTech, auteur de L'Apocalypse joyeuse et Sans transition

LA TRANSITION N’EST QU’UN SLOGAN ! Il n’y a aucun plan sérieux - Jean-Baptiste Fressoz

Elucid · Jul 12, 2025

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Core ideas

Fressoz part d'une critique frontale de la notion de « transition énergétique », qu'il juge être un slogan sans fondement scientifique plutôt qu'une réalité historique : contrairement au récit convenu, il n'y a jamais eu de transition du bois au charbon ni du charbon au pétrole, ces sources d'énergie ayant toujours crû ensemble plutôt que de se substituer l'une à l'autre (le monde consomme aujourd'hui plus de bois qu'au 18e siècle, grâce au pétrole et au charbon qui permettent de l'exploiter et de le transporter). Il explique cette illusion par un biais méthodologique des historiens de l'énergie, qui ont raisonné en valeurs relatives (utiles pour expliquer la croissance économique passée) plutôt qu'en valeurs absolues, seules pertinentes pour penser le changement climatique — un glissement qu'il retrouve jusque dans le dernier rapport du groupe 3 du GIEC (2022), qui affirme que « la transition énergétique pourrait aller plus vite que les transitions du passé » alors qu'aucune transition de ce type n'a jamais eu lieu. Il insiste sur le fait que les panneaux solaires et les voitures électriques relèvent du progrès technologique et de la baisse de l'intensité carbone de l'économie, non d'un basculement systémique, ce basculement étant rendu d'autant plus illusoire que la fabrication même des renouvelables dépend de matières premières fossiles (silicium, acier).

Il attribue ce récit trompeur à des biais structurels de l'expertise climatique : une sur-représentation des chercheurs des pays riches, une préférence disciplinaire pour la « frontière technologique » (nucléaire, hydrogène, voitures électriques) plutôt que pour les technologies réellement dominantes dans le monde pauvre (traction animale, bois, charbon), et une porosité croissante depuis les années 1990 entre expertise scientifique et industrie privée, héritée de la doctrine onusienne du « développement durable » portée par Kofi Annan, selon laquelle les multinationales devaient être associées à la production même des solutions climatiques. Il illustre cette porosité par un comptage qu'il a réalisé sur le dernier rapport du groupe 3 du GIEC : le mot « innovation » y apparaît 2100 fois et « hydrogène » plus de 1000 fois, contre environ 220 fois pour « sobriété » et une dizaine de fois pour « décroissance », révélant selon lui un déséquilibre disproportionné par rapport à l'importance réelle de ces leviers pour la neutralité carbone d'ici 2050. Il relève également que le mot « interdiction » n'apparaît que trois fois dans ce rapport, alors que les rares exemples historiques de réduction effective de la consommation d'une matière première (l'amiante) sont dus précisément à des interdictions plutôt qu'à l'innovation.

Il développe une critique du recours massif aux « émissions négatives » dans les modélisations climatiques (capture et stockage du carbone, bioénergie avec captage), technologies qu'il qualifie de « chevilles » fictives permettant aux modèles de neutralité carbone d'ignorer les secteurs jugés impossibles à décarboner (ciment, acier, aviation, transport maritime, plastique, agriculture). Il retrace, à partir de recherches d'archives, l'histoire de la capture du carbone comme une technologie née dans les champs pétroliers américains des années 1970 (utilisée pour purifier le gaz naturel puis réinjectée pour extraire davantage de pétrole), reprise et légitimée par le groupe 3 du GIEC dans un rapport de 2005 qui inverse radicalement une évaluation précédente (2002) jugeant la technique trop coûteuse — un rapport écrit, selon lui, à partir d'une littérature scientifique produite en grande partie par l'industrie pétrolière elle-même. Il souligne que ce basculement doctrinal a eu lieu un an avant la COP21, et que l'accord de Paris repose en partie sur la promesse — selon lui physiquement intenable — de stocker chaque année des quantités de CO2 dépassant largement la production mondiale de biomasse disponible. Il cite l'exemple de l'entreprise suisse Climeworks, qui annonçait en 2015 vouloir capturer 1 % des émissions mondiales d'ici 2025 et qui, dix ans et plusieurs centaines de millions d'euros de financements publics et privés plus tard, ne vise plus que sa propre neutralité carbone d'ici 2030, ainsi que l'avion à hydrogène, promesse selon lui déjà formulée dans les années 1970-1980 et rendue physiquement improbable par le très mauvais rendement énergétique de la production d'hydrogène vert (il faudrait, par ses calculs, quasiment tout le parc nucléaire français pour produire le kérosène vert nécessaire aux seuls vols au départ de France).

Il retrace l'histoire du GIEC (créé en 1988) comme une réponse gouvernementale, notamment américaine, à un précédent groupe d'experts internationaux jugé trop indépendant et trop favorable à une action immédiate ; il documente, à partir d'archives, que les premiers présidents des groupes 2 et 3 du GIEC étaient ouvertement climatosceptiques, et que le département d'État américain a explicitement demandé que les experts nommés dans ces groupes proviennent aussi des ministères de l'industrie et de l'agriculture et des grandes entreprises énergétiques plutôt que des seuls ministères de l'environnement. Il relie ce cadrage à un rapport de 1973 de l'économiste William Nordhaus (prix Nobel d'économie 2018) transposant au changement climatique un raisonnement initialement développé pour la crise pétrolière — l'idée d'une « backstop technology » censée rendre inutile tout sacrifice immédiat — alors que, souligne Fressoz, la crise énergétique (pénurie de ressources) et la crise climatique (excès de ressources fossiles disponibles) sont des problèmes de nature opposée.

Il développe l'idée que l'inaction climatique des pays riches depuis les années 1970-1980 ne relève pas du climatoscepticisme mais d'une confiance ancienne et documentée dans leur propre capacité d'adaptation : il cite un rapport américain de 1976 (« Living with Climate Change »), un rapport de l'Académie américaine des sciences de 1983 intitulé « Can We Delay Global Warming? », et une réunion de Margaret Thatcher avec ses ministres en 1989 où ceux-ci concluent qu'il n'y a pas grand-chose à faire économiquement — documents qu'il présente comme la preuve que les gouvernements savaient dès cette époque qu'il n'y aurait pas de transition, tout en recommandant aux pays pauvres de se développer rapidement (y compris en émettant du CO2) pour devenir plus résilients. Il relativise par ailleurs la thématique de l'« effondrement » popularisée par le livre de Pablo Servigne et Raphaël Stevens (2015), jugeant que la focalisation sur l'épuisement des ressources fossiles (annoncée par des auteurs comme Yves Cochet) a sous-estimé l'inventivité de l'industrie pétrolière (notamment via le pétrole de roche-mère), et préférant parler d'une « violence climatique lente » qui touchera d'abord les pays pauvres (hausse du prix des denrées alimentaires) plutôt que d'un effondrement global et simultané.

Sur l'histoire longue de l'énergie, il critique le découpage classique en « âges » (âge du bois, du charbon, du pétrole) comme une construction rhétorique héritée du discours promotionnel des industriels de la fin du 19e siècle, reprise ensuite par des penseurs comme Lewis Mumford (dont il révèle qu'il était par ailleurs consultant pour une entreprise hydroélectrique), et relève des fonctions idéologiques variées à ce récit (antimarxiste dans les années 1920, valorisation de l'inventeur au détriment des mineurs et terrassiers, promotion commerciale par des entreprises comme EDF ou Areva). Il aborde aussi le lien entre guerre et environnement (destructions délibérées d'infrastructures, transferts de technologies militaires vers l'agriculture et la pêche comme le procédé Haber-Bosch, les pesticides ou le nylon) tout en relativisant la centralité de la guerre comme moteur historique, ainsi que le lien entre énergie et système politique (nécessité d'un État fort pour financer le nucléaire, faible affinité du marché libéralisé avec ce type d'investissement), et conclut sur des données matérielles frappantes (50 milliards de tonnes de sable consommées chaque année, majoritairement pour les routes, contre 5 milliards de tonnes de pétrole ; 30 % du ciment français utilisé pour l'entretien routier) illustrant que la voiture électrique, si elle réduit la consommation de pétrole, reste très loin d'une solution écologique du fait des infrastructures qu'elle continue de requérir.

Excerpts

Sur l'absence historique de transition énergétique et l'empilement des sources d'énergie :

“« Il y a pas du tout de transition du bois au charbon comme on le raconte souvent à propos de l'industrialisation. Le bois et le charbon croissent ensemble au 19e et encore au 20e siècle. Il y a pas d'ordre de transition du charbon au pétrole. En fait, charbon et pétrole s'entraident les uns les autres. »”

Sur le rôle des firmes fossiles dans la légitimation de la capture du carbone par le GIEC :

“« Il y a un sujet qui est plus embêtant, qui est en fait les accointances qu'il y a au sein du groupe 3 du GIEC avec les firmes pétrolières et les firmes fossiles. C'est pas un complot, c'est voulu par l'ONU dans les années 90 [...] il faut que les multinationales soient présentes dans la production d'expertise, dans la production des solutions. »”

Sur la confiance des pays riches dans leur propre capacité d'adaptation comme moteur réel de l'inaction climatique :

“« Dès les années 70 aux États-Unis, dès les années 80 en Europe, on a très bien conscience que il y aura pas de transition, que les émissions vont croître, que le changement climatique aura lieu, mais que pour les pays riches, ils sauront s'adapter. Et vraiment cette confiance dans l'adaptation [...] joue un rôle clé pour comprendre l'inaction climatique. C'est pas une question de climatoscepticisme. »”