Ruffin, François
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Ruffin situe la réforme des retraites de 2023 dans la continuité de sa création par Ambroise Croizat en 1945, qu'il présente comme un « miracle politique » ayant divisé par quatre le taux de pauvreté chez les personnes âgées dans les années 1970-80, et met en garde contre la reconstitution d'un « sas de pauvreté » entre fin d'activité et retraite (le RSA chez les seniors ayant augmenté de 152 % après le passage de 60 à 62 ans), touchant plus durement les ouvriers dont l'espérance de vie sans incapacité (59 ans) reste bien inférieure à celle des cadres (69 ans). Il conteste l'argument de l'allongement de l'espérance de vie en citant une étude américaine montrant que les 40 % les plus pauvres de la génération née en 1960 vivent en réalité moins longtemps que ceux nés en 1930, et souligne qu'environ la moitié des personnes atteignant l'âge légal de départ ne sont déjà plus en emploi (chômage, invalidité), rendant la réforme, selon lui, moins un allongement du travail qu'un allongement de la précarité.
Il développe une critique du « triangle concurrence-croissance-mondialisation » comme logique structurelle guidant les politiques françaises et européennes depuis 1980, s'appuyant sur le rejet massif du référendum de 2005 (55 % de non, 80 % chez les ouvriers) pour affirmer que les classes populaires s'opposent à ce projet depuis longtemps sans être entendues. Il documente, via des extraits des « grandes orientations de politique économique » de l'Union européenne, la pression institutionnelle poussant à la réforme des retraites, tout en notant que la France bloque elle-même certaines avancées sociales européennes (congé parental rémunéré, taxe sur les transactions financières, reconnaissance salariale des travailleurs de plateformes comme Uber), ce qui le conduit à juger que Macron est « plus libéral que l'Europe elle-même » plutôt que simplement contraint par Bruxelles.
Il oppose la présentation gouvernementale de la réforme comme « courageuse » à ce qu'il interprète comme le service d'intérêts de classe (financement équivalent, selon le programme de stabilité envoyé à Bruxelles, entre la contre-réforme des retraites et la baisse de la CVAE de 8 milliards d'euros par an), illustrant l'écart de traitement fiscal par le contraste entre les 44 milliards de dividendes versés au CAC 40 en un trimestre et le RSA de personnes comme une auxiliaire de vie gagnant 10 000 euros par an. Il critique la déconnexion des statistiques officielles du chômage avec la réalité vécue (catégorie A de Pôle emploi ne reflétant pas l'explosion du sous-emploi, seulement 45-50 % des chômeurs indemnisés, essor de l'auto-entrepreneuriat contraint à faible revenu moyen d'environ 600 euros mensuels), et relie la montée de la pauvreté (un tiers des Français se restreignant sur l'alimentation selon le Secours populaire, 142 millions de repas distribués par les Restos du Cœur) à un désengagement structurel de l'État au profit de la charité.
Il analyse l'échec électoral de la gauche face au Rassemblement national par la trahison perçue de la gauche de gouvernement sur les questions économiques depuis les années 1980 (Mitterrand élu à contretemps du basculement néolibéral déjà amorcé), le repositionnement du RN comme force pro-régulation économique depuis les années 1990, et l'abandon par la gauche de la fierté nationale et locale des métiers et des territoires (dont il fait un axe personnel de sa stratégie politique dans la Somme). Il défend une ligne protectionniste et de reconquête de la souveraineté industrielle (citant le livre La société gagnante de Benjamin Brice sur la réduction des importations plutôt que la seule compétitivité à l'exportation) plutôt qu'une croissance indéfinie, articulant cette proposition à la fois à l'urgence écologique et à un « réalisme économique » de rééquilibrage de la balance commerciale. Il conclut en défendant une stratégie électorale centrée sur les enjeux économiques et sociaux plutôt que sur la seule opposition frontale à l'extrême droite, jugeant qu'un discours de peur seul ne suffira pas à ramener les électeurs déçus du bloc libéral vers la gauche.
Excerpts
Sur le décalage entre l'espérance de vie réelle des classes populaires et le discours gouvernemental :
“« L'espérance de vie sans incapacité, c'est 59 ans pour un ouvrier, c'est 69 ans pour les cadres [...] chez les 40 % les plus pauvres, la génération née en 60 vit moins longtemps [que celle de 1930] — donc le discours du gouvernement, quand il dit "on vit plus vieux, il faut travailler plus longtemps", est assez simpliste. »”
Sur l'incohérence entre baisses d'impôts aux entreprises et réforme des retraites présentées comme nécessaires :
“« Dans le programme de stabilité que Macron a envoyé à Bruxelles [...] pour la baisse de la CVAE, il baisse les impôts des entreprises de 8 milliards d'euros par an, et ce que va rapporter la contre-réforme des retraites, on est sur des ordres de valeur équivalents. »”
Sur la nécessité pour la gauche de se réapproprier la fierté du travail et de la nation :
“« La gauche, quand elle parle, c'est parfois la nation, il fallait en avoir honte [...] je pense que la gauche doit conjuguer des fiertés à la place de conjuguer des hontes — la fierté des métiers, comme le Parti communiste plaçait autrefois le mineur et le métallo. »”