Todd, Emmanuel
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Todd retrace la genèse de sa théorie à ses travaux de thèse sous la direction d'Emmanuel Le Roy Ladurie, puis auprès de Peter Laslett (qui avait établi que la famille anglaise du XVIIe siècle était déjà nucléaire) et d'Alan Macfarlane (qui avait relié cette structure nucléaire au tempérament individualiste anglais) — se présentant comme l'héritier de cette « école de Cambridge » plutôt que comme un inventeur solitaire. Il raconte son intuition fondatrice : la superposition mentale, au début des années 1980, de la carte du communisme abouti (Russie, Chine, Vietnam, Italie centrale) et de la carte du type familial qu'il nomme « communautaire », suggérant que le fond paysan de ces régions portait déjà les valeurs d'autorité et d'égalité que le communisme allait ensuite formaliser politiquement — hypothèse qu'il a testée systématiquement pays par pays à la bibliothèque du musée de l'Homme, la confirmation décisive venant du contraste entre le Vietnam (famille communautaire, submergé par le communisme) et la Thaïlande voisine (famille nucléaire souple et matrilocale, épargnée par le communisme malgré la défaite américaine).
Il présente les quatre types familiaux fondamentaux à partir de leur cycle de développement : la famille nucléaire égalitaire (bassin parisien, Espagne, Italie du Sud), où les enfants partent fonder leur propre foyer mais où un partage strictement égalitaire de l'héritage maintient un lien entre eux, portant les valeurs de liberté et d'égalité ; la famille nucléaire absolue (Angleterre, Hollande, Danemark), où l'héritage est librement distribué sans règle d'égalité, portant les valeurs de liberté et de différence ; la famille souche (Allemagne, Japon, Scandinavie, sud-ouest de la France), où un enfant héritier reste sous l'autorité paternelle tandis que les autres sont expulsés, portant les valeurs d'autorité et d'inégalité ; et la famille communautaire (Russie, Chine, Serbie, Toscane), où tous les fils restent sous l'autorité paternelle avec leurs épouses venues de l'extérieur puis se partagent également l'héritage au décès du père, portant les valeurs d'autorité et d'égalitarisme entre frères.
Il explique le mécanisme du lien entre structure familiale et idéologie politique par un processus historique déclenché par l'alphabétisation de masse : les valeurs vécues concrètement dans l'enfance (liberté, égalité, autorité, inégalité) se transposent, une fois qu'une génération sait lire et écrire, dans le champ politique — la Révolution française se déclenchant selon lui au moment précis où la moitié d'une génération de jeunes sait lire, transposant liberté et égalité familiales en valeurs citoyennes. Il illustre ce mécanisme par la réaction anglaise à la Révolution française (adhésion initiale par affinité libérale, puis rejet horrifié devant sa dimension égalitaire, l'Angleterre n'ayant pas cette valeur dans son système familial) et par la comparaison entre les Gilets jaunes français (résurgence de la valeur égalitaire) et le néolibéralisme thatchérien accepté en Angleterre (indifférence structurelle à l'égalité).
Il défend l'intérêt anthropologique de sa grille comme antidote à la fois au relativisme mystique des « psychologies des peuples » (qu'il associe à un risque de dérive raciale) et au racisme « universaliste » qu'il attribue paradoxalement à l'universalisme français : croire que tous les hommes sont partout identiques, puis constater des comportements réellement différents chez des populations issues d'autres systèmes familiaux (il cite l'exemple de la famille communautaire endogame arabo-musulmane, très éloignée structurellement de la famille nucléaire chrétienne européenne), pousse logiquement, selon lui, à décider que ces personnes ne sont « pas tout à fait des hommes » — mécanisme qu'il relie à l'émergence électorale du Front national dans les zones les plus nucléaires-égalitaires de France. Il oppose ce risque français au multiculturalisme anglais, dont il pronostique l'échec structurel à terme (fragmentation communautaire durable) face à l'assimilation française, qu'il documente par les taux élevés de mariages mixtes.
Il consacre un développement à la violence structurelle de la famille communautaire russe (mariages très précoces des brus avec des beaux-pères nettement plus âgés, autoritarisme paternel proche du sadisme selon lui), qu'il relie directement à la violence de l'histoire russe ultérieure, puis retrace la désintégration de cette famille (abolition du servage, alphabétisation, urbanisation) comme production d'un individu « libre mais seul » ayant cherché des substituts institutionnels à l'autorité familiale perdue — le parti communiste, l'économie planifiée, et surtout le KGB, qu'il compare explicitement au père autoritaire d'antan. Il interprète le régime de Vladimir Poutine non comme une aberration mais comme la forme d'équilibre trouvée par la société russe post-communiste compte tenu de la rémanence de ses valeurs familiales communautaires (autoritarisme, sentiment national collectif), qu'il qualifie de « démocratie autoritaire » (exprimant l'aspiration majoritaire tout en bafouant les droits des minorités et des oligarques), avançant que cette cohésion sociale communautaire constitue un avantage compétitif structurel expliquant, selon lui, l'échec des sanctions occidentales à mettre la Russie à genoux.
Il applique un raisonnement symétrique à l'Allemagne (famille souche, autorité et inégalité), dont il souligne la contribution décisive à l'alphabétisation et au développement européens via Luther, tout en notant sa faible contribution historique au libéralisme — le nazisme étant selon lui l'aboutissement le plus radical possible de l'idéologie autoritaire-inégalitaire propre à ce type familial. Il compare structurellement l'Allemagne et le Japon (même type de famille souche, sociétés industrielles hiérarchiques efficaces dans la continuité technique) tout en insistant sur leurs divergences de gestion de l'inégalité (l'éthique allemande de la franchise pouvant produire des situations violentes, contre un idéal japonais de courtoisie évitant la perte de face), attribuées notamment à l'insularité protectrice du Japon contre les invasions continentales subies par l'Allemagne.
Il développe une critique frontale du traité de Maastricht et de la monnaie unique, qu'il juge absurde du point de vue anthropologique : loin de transformer les Français en Allemands disciplinés, l'euro aurait au contraire supprimé la contrainte des crises monétaires qui obligeait la France à surveiller ses équilibres extérieurs, la laissant vivre à crédit tout en maintenant, sous la pression de la valeur égalitaire résiduelle, un État social financé par l'emprunt plutôt que démantelé — configuration qu'il juge historiquement « ahurissante ».
Il défend son modèle contre l'accusation de fixisme en montrant qu'une seconde phase historique — le développement de l'enseignement supérieur touchant 30 à 40 % d'une génération — produit des effets différenciés selon les systèmes familiaux d'origine : dans les sociétés à famille nucléaire dépourvues de principe d'égalité fort (monde anglo-américain), cette stratification éducative produit une fragmentation sociale verticale extrêmement violente (illustrée par l'opposition Trump/Harris) menant selon lui non plus à la démocratie libérale mais à une « oligarchie libérale » menacée de bascule vers le « nihilisme », faute de tout cadre correcteur (il relie explicitement ce risque à la disparition du protestantisme, même à l'état « zombie », comme rempart disciplinaire à la liberté nucléaire pure) ; en France, il attribue à la persistance de la norme égalitaire une résistance relative à ce même risque (malgré une « oligarchie stato-financière ») ; en Russie et en Allemagne, il observe le maintien d'une cohésion collective qu'il nomme respectivement « démocratie autoritaire » et « démocratie verticale », jugeant paradoxalement l'Allemagne aujourd'hui plus démocratique que la France ou les États-Unis.
Il applique son modèle au monde arabo-musulman, caractérisé par une famille communautaire endogame (préférence pour le mariage entre cousins germains, notamment enfants de deux frères), qui prive structurellement le père de son autorité sur le mariage de ses enfants et explique selon lui la faiblesse chronique des États arabes (souvent tenus par l'armée, seul principe d'ordre dans des systèmes par ailleurs peu disciplinés envers les institutions) — grille qu'il mobilise pour expliquer l'échec de l'invasion américaine de l'Irak (dissoudre l'armée dans une société sans autorité étatique naturelle produisant un chaos prévisible) et pour souligner, à partir du droit successoral, un statut des femmes plus élevé dans les sociétés chiites (Iran, alaouites syriens, chiites libanais) que sunnites, rendant les premières structurellement plus proches, selon lui, des sociétés européennes.
Il consacre un développement à l'Inde du Sud (mariage entre cousins croisés valorisant la relation frère-sœur, statut féminin relativement élevé, expliquant selon lui l'essor technologique de Bangalore) et au Kerala (systèmes matrilinéaires ayant produit un communisme local), présentés comme des leçons de modestie anthropologique pour les Occidentaux, ainsi qu'à l'Asie du Sud-Est (famille « anomique », dépourvue de règles stables), qu'il rapproche, dans une spéculation qu'il qualifie lui-même de « prophétisme un peu fou », du nihilisme qu'il anticipe pour le monde anglo-américain. Il évoque également l'apport du linguiste Laurent Sagart, qui lui a fait comprendre que la répartition géographique de la famille nucléaire (en poches périphériques : Europe de l'Ouest, îles britanniques, Asie du Sud-Est) contre la famille communautaire (bloc central continu eurasiatique) s'interprète, selon les méthodes de la linguistique historique, comme la préservation d'un état archaïque en périphérie face à une innovation centrale plus récente — retournant ainsi sa théorie initiale : la famille nucléaire occidentale ne serait pas une avancée mais une survivance archaïque, ce qui invaliderait selon lui tout projet de « moderniser » par la force les sociétés du Moyen-Orient, puisque leurs structures familiales seraient en réalité plus récentes, non plus arriérées, que les nôtres.
Il conclut sur la portée civique de sa BD : comprendre l'origine anthropologique des différences nationales permettrait de mieux s'accepter mutuellement sans renoncer à soi-même, s'opposant frontalement au projet d'universalisation du modèle occidental porté par l'idéologie néolibérale américaine, et validant au contraire l'idée d'un monde appelé à rester durablement divers.
Excerpts
Sur le mécanisme du « racisme universaliste » français :
“« Si vous êtes dans la croyance que tous les hommes sont les mêmes partout et si vous voyez arriver des mecs dont vous pensez qu'ils sont vraiment différents, vous n'avez qu'une issue logique possible : c'est de décider que ce n'est pas des hommes. »”
Sur l'absurdité anthropologique de la monnaie unique :
“« Je vois arriver les ahuris qui pensent qu'en faisant une monnaie unique on va unifier les peuples [...] jamais un anthropologue sérieux n'aurait eu l'idée de la monnaie unique. »”
Sur le sens réel de la modernisation forcée du Moyen-Orient :
“« Ce qu'on demande aux gens du Moyen-Orient, ça n'est pas d'avancer plus vite, c'est de reculer dans l'histoire [...] notre famille nucléaire est tout à fait archaïque, n'a rien créé, c'est simplement une survivance du passé. »”