Pinçon-Charlot, Monique
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Pinçon-Charlot part du parcours social de Jeffrey Epstein, né en 1953 dans une famille modeste de Brooklyn (père jardinier municipal, mère assistante maternelle), pour illustrer sa thèse centrale : la richesse de l'élite dominante ne se réduit jamais au seul capital économique mais résulte de l'enchevêtrement de quatre formes de capital théorisées par Bourdieu — économique, social, culturel et symbolique. Elle montre comment Epstein, entré dans le monde de l'élite en enseignant les mathématiques à la Dalton School (école pour l'élite new-yorkaise), a accumulé un capital social exceptionnel par un mécanisme constant de don et de contre-don, jusqu'à intégrer la Trilatérale en 1998 grâce à David Rockefeller — institution créée en 1973 par Rockefeller et John McCloy (avec le Bilderberg) pour, selon elle, contenir les mouvements de contestation d'après-guerre face à une incompatibilité croissante entre capitalisme et démocratie.
Elle développe une analyse du rôle des écoles d'élite comme lieux de reproduction sociale, où les enfants issus de la bourgeoisie sont « comme des poissons dans l'eau », par contraste avec son propre mari Michel Pinçon, fils d'ouvrier ardennais ayant souffert de ne pas être à sa place au lycée. Elle relie ce constat à sa propre trajectoire de recherche : elle et Michel Pinçon ont dû attendre leur retraite en 2007 pour oser étudier frontalement les champs politique et économique de la grande bourgeoisie, ce travail antérieur (sur la chasse à courre, la transmission des héritages, les châteaux classés) étant toléré tant qu'il ne remettait pas en cause l'ordre institutionnel — la publication du Président des riches en 2010 leur ayant valu la fermeture immédiate des portes des beaux quartiers et des grands médias.
Un axe central de l'entretien porte sur le mécanisme de la cooptation comme principe organisateur de cette classe sociale : ce ne sont ni les sociologues ni les statisticiens de l'INSEE qui décident qui appartient à l'élite, mais l'élite elle-même, par un système de parrainage informel — illustré par la tentative infructueuse d'Epstein de faire coopter Jacques Lang au Cercle de l'Union interalliée via l'aristocrate Mathieu de Boisséson. Elle relie ce fonctionnement au « séparatisme des riches », visible selon elle jusque dans l'architecture (l'immeuble du 22 avenue Foche, avec ses grilles noires et son entrée de service distincte pour les domestiques), et développe le concept de « patriotisme de classe internationale » : les cercles fermés (Union interalliée, cercles homologues à New York) permettent à cette classe cosmopolite de vivre à l'échelle planétaire, davantage solidaire entre pairs éloignés géographiquement qu'avec leurs voisins de classes populaires.
Elle développe l'idée, empruntée à Bourdieu (citant Méditations pascaliennes sur la répartition inégale du « capital symbolique », de « la reconnaissance » et des « raisons de vivre »), que cette classe fonctionne comme une « orchestration sans chef d'orchestre » : chaque membre défend spontanément les intérêts collectifs de sa classe, sans coordination centrale nécessaire, ce qui explique l'omniprésence de conflits d'intérêts non perçus comme tels en interne (citant l'exemple d'Amélie de Montchalin, ministre des Comptes publics devenue présidente de la Cour des comptes). Elle relie ce constat à l'usage instrumental de la philanthropie (les dons d'Epstein au MIT et à Harvard, la défiscalisation partielle de la Fondation Louis Vuitton) comme stratégie de légitimation et d'optimisation fiscale plutôt que d'altruisme réel, les « géants aux pieds d'argile » cherchant ainsi à éviter que le fossé avec le reste de la population ne se retourne contre eux.
Pinçon-Charlot développe une chronologie de l'impunité judiciaire d'Epstein : visé dès 2008 par une enquête fédérale pour trafic sur mineurs impliquant des dizaines de victimes, il négocie via son avocat Alan Dershowitz un accord secret avec le procureur Alex Acosta (futur ministre du Travail de Trump), plaidant coupable du seul chef de sollicitation de prostitution et purgeant 14 mois de prison dans des conditions très favorables (autorisation de sortir travailler, y compris pour se rendre sur son île en jet privé). Elle explique cette impunité non comme une spécificité du système judiciaire américain mais comme un trait généralisé des puissants, Epstein contrôlant selon elle suffisamment de secteurs (médias, art, politique) pour s'assurer une immunité structurelle, renforcée par des « couches d'opacité » journalistiques qui produisent une forme de complicité passive des classes moyennes elles-mêmes.
Elle développe une critique de la disparition médiatique programmée de ce type d'affaires, comparant le sort probable de l'affaire Epstein à celui des Panama Papers, Swiss Leaks et Offshore Leaks (documentés par un consortium de 154 journalistes), dont les révélations n'ont jamais été mises en relation entre elles dans le débat public — phénomène qu'elle attribue à la concentration des médias entre les mains de cette même classe de milliardaires, et qu'elle relie à l'affaire de l'agent orange déversé par les multinationales américaines au Vietnam comme autre exemple de prédation systémique jamais sanctionnée à la hauteur des dommages causés.
Elle conclut sur l'observation clinique, empruntée à Luc Boltanski et Ève Chiapello (Le Nouvel Esprit du capitalisme), que la crise contemporaine n'est pas celle du capitalisme mais celle de sa critique : contrairement à la classe dominante, dont le fonctionnement est « collectiviste » malgré une idéologie individualiste, les classes populaires et les militants restent fragmentés par l'individualisme et l'ego malgré une aspiration collectiviste. Elle développe, en réponse, le modèle historique de la « psychothérapie institutionnelle » élaborée par le psychiatre catalan François Tosquelles à l'hôpital de Saint-Alban pendant la Seconde Guerre mondiale (où l'abolition des hiérarchies rigides entre soignants et malades a permis de sauver des vies dans un contexte où d'autres hôpitaux psychiatriques français connaissaient une mortalité de masse par la faim), comme image d'une possible refondation horizontale des institutions collectives contemporaines (partis, syndicats). Elle appelle enfin à une « vigilance oligarchique » individuelle et locale comme premier pas vers une solidarité de classe populaire encore inexistante.
Excerpts
Sur l'enchevêtrement des capitaux qui constitue la véritable richesse de l'élite :
“« La vraie richesse, c'est non seulement le capital économique, mais ce n'est pas que ça [...] il y a le capital social qui s'enchevêtre dans le capital économique [...] et enfin le capital symbolique, celui qui va venir symboliser les trois premières formes de capitaux [...] ça peut former une personne comme Epstein parce que son corps est aussi un corps de classe. »”
Sur le fonctionnement collectif sans coordination centrale de la classe dominante, citant Bourdieu :
“« Il n'y a pas de chef d'orchestre, c'est Bourdieu qui avait cette expression, une orchestration sans chef d'orchestre. Chaque membre de cette classe est en principe construit pour défendre les intérêts de sa classe là où il est, et toujours rendre service à tous les membres de sa classe. »”
Sur l'asymétrie entre le collectivisme pratique des riches et l'individualisme des militants :
“« Les riches qui prônent l'individualisme sont collectivistes, et nous qui prônons le collectivisme sommes individualistes. [...] On a trouvé un communisme de luxe et de pouvoir tout en haut de la société, et nous on est toujours divisés, toujours avec des egos démesurés. »”