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Lahire, Bernard

sociologue, directeur de recherche au CNRS à l'ENS de Lyon, auteur des Structures fondamentales des sociétés humaines et Vers une science sociale du vivant

SOMMES-NOUS LES ESCLAVES DE NOTRE BIOLOGIE ? - Bernard Lahire

Elucid · Apr 19, 2025

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Core ideas

Lahire défend l'ambition, selon lui abandonnée par la sociologie contemporaine, de formuler des « lois » sur le monde social — des régularités transculturelles et transhistoriques comparables aux lois de la physique ou de la biologie — plutôt que de se limiter à documenter des variations culturelles sans chercher l'invariant commun. Il attribue cet abandon à un enfermement méthodologique dans la seule comparaison entre sociétés humaines, qui ne peut que révéler des différences faute de point de comparaison externe, et défend la comparaison intersociété et interespèce (avec les sociétés animales) comme le seul moyen de faire apparaître ce qu'il y a de réellement commun. Il rappelle que même Pierre Bourdieu, malgré la réticence disciplinaire au terme, employait constamment le vocabulaire de la « loi » (loi de la reproduction du capital culturel).

Il répond à la crainte, selon lui infondée, qu'intégrer la biologie dans l'analyse sociale reviendrait à naturaliser des inégalités ou des rapports de domination (crainte d'un retour à Spencer) : il précise ne jamais expliquer un comportement individuel par des gènes (contrairement à la génétique comportementale), mais s'intéresser aux conséquences sociales de contraintes biologiques structurelles propres à l'espèce humaine — une démarche qu'il documente comme déjà bien établie chez les éthologues étudiant les sociétés animales. Il souligne que la biologie elle-même est une science de la variation (évolution des espèces, mutation virale rapide), ce qui invalide l'accusation d'un déterminisme figé ou réactionnaire.

Il déconstruit l'opposition classique nature/culture et inné/acquis à partir des travaux d'éthologie : l'usage d'outils (chimpanzés cassant des noix, corbeaux fabriquant des crochets), le langage sophistiqué (communication chimique des fourmis) et l'apprentissage (oisillons dépendant de leurs parents comme les enfants humains) existent, à des degrés divers, dans de nombreux taxons du vivant — la spécificité humaine résidant non dans la nature de ces capacités mais dans leur degré d'accumulation culturelle cumulative, qu'il illustre par l'écart technologique croissant entre Homo sapiens ancien (peu différent des grands singes) et les sociétés contemporaines. Il développe le modèle de « coévolution gène-culture » pour montrer que la culture peut en retour modifier la biologie : maîtrise du feu ayant entraîné une mutation respiratoire face aux fumées et un raccourcissement de l'intestin (l'énergie libérée finançant l'encéphalisation du cerveau), élevage laitier ayant sélectionné la persistance de la lactase à l'âge adulte.

Il développe le concept de convergence — biologique (ailes de chauve-souris et d'oiseaux, fuselage hydrodynamique du dauphin et du requin), sociale (division du travail et agriculture de champignons chez certaines fourmis) et culturelle (invention indépendante de l'écriture en Mésopotamie, en Égypte et en Chine, de l'État, de l'agriculture, dans des foyers de civilisation sans contact direct) — comme preuve que des sociétés confrontées aux mêmes défis inventent des solutions structurellement analogues, ce qui limite selon lui l'idée culturaliste que « tout serait possible à n'importe quel moment ». Il illustre ce même principe par la déconstruction du tabou de l'inceste, longtemps présenté (par Freud puis Claude Lévi-Strauss) comme le propre constitutif de l'humanité, alors qu'un mécanisme d'évitement de l'inceste existe déjà chez la plupart des mammifères et même chez les insectes sociaux (vol nuptial des abeilles avec des mâles d'autres colonies) — seule la justification symbolique et langagière de cet évitement étant proprement humaine.

Il rejette la notion vague de « nature humaine » comme catégorie normative (« il est dans la nature humaine d'être agressif ») tout en défendant l'existence de multiples lois sociales pouvant entrer en contradiction — illustrées par la tension entre une « loi de la reproduction sociale » (toute société tend à reproduire sa structure via l'éducation et les institutions) et une « loi de la cumulativité culturelle » (l'accumulation continue d'artefacts techniques force au changement), qu'il rapproche du matérialisme historique marxiste (les forces productives transformant progressivement les rapports sociaux à travers les modes de production successifs). Il compare cette coexistence de déterminations multiples et contradictoires à la question du libre arbitre individuel : la complexité même du réseau de déterminations rend leur lecture difficile, produisant l'illusion subjective de liberté.

Il consacre un développement central au concept d'« altricialité secondaire » (à ne pas confondre avec la néoténie) : l'espèce humaine combine une précocité sensorielle à la naissance (vision, ouïe, imitation des mimiques adultes) et une dépendance extrêmement longue et lente à l'égard des adultes, faisant des humains les champions de la dépendance infantile parmi les espèces. Il en tire deux conséquences sociales majeures : d'une part, une nécessité biologique d'altruisme parental (contrairement aux tortues de mer ou à certaines abeilles solitaires, sans aucun soin parental), et d'autre part une relation de domination adulte-enfant universelle et durable, dont il fait dériver des schèmes relationnels retrouvés dans les rapports politiques (métaphore du pouvoir protecteur, patriarcat) et religieux (recherche de protection magico-religieuse universelle dans toutes les sociétés humaines connues, y compris chez les Néandertaliens à en juger par les sépultures). Il affirme n'avoir jamais observé de société humaine ni animale totalement dépourvue de rapports de domination (citant Alain Testart sur l'absence d'inégalité économique, mais non de domination masculine ou générationnelle, dans les sociétés dites « égalitaires » de chasseurs-cueilleurs) ou de dimension religieuse.

Il explique l'émergence du magico-religieux non comme une fonction adaptative directe mais comme une conséquence du langage symbolique, qui affranchit l'humain du présent immédiat (capacité à évoquer passé, futur, et entités imaginées) et répond à un besoin de protection symbolique face à l'impuissance matérielle — un besoin qui décline historiquement à mesure que les sociétés acquièrent des moyens matériels de maîtriser leur environnement (aucun agriculteur moderne ne prie pour sa récolte). Il documente, en s'appuyant notamment sur les travaux de Frans de Waal, des comportements « protopolitiques » chez les chimpanzés (alliances, ruses, gestes de sympathie envers les petits comparables aux photographies de candidats à la présidentielle américaine, rôle pacificateur des mâles alpha) ainsi qu'une transmission héréditaire du statut social maternel (les petits d'une femelle alpha bénéficiant de sa protection contre les agressions). Il conclut sur la logique universelle de l'opposition « eux/nous » — observée à toutes les échelles, des colonies de fourmis (marqueur chimique) aux nations en passant par les quartiers (citant l'autobiographie de Richard Hoggart sur les rivalités de rue à Leeds) — comme condition sociale de constitution de tout groupe, tout en notant que la culture peut élargir le périmètre du « nous » (les États-Unis ayant cessé les guerres intérieures inter-États après la guerre de Sécession, en reportant l'antagonisme vers l'extérieur).

Il conclut en défendant une posture qu'il compare à l'ingénierie aéronautique : accepter l'existence de contraintes sociales et biologiques incontournables (comme la loi de la gravité) est la condition nécessaire pour les dépasser ou les exploiter (un avion vole en s'appuyant sur la résistance de l'air qu'il ne peut annuler), plutôt que de nier leur existence par un volontarisme culturaliste naïf qui, selon lui, condamne les mouvements de transformation sociale à l'échec en sous-estimant ce à quoi ils s'attaquent réellement.

Excerpts

Sur la comparaison interespèce comme moyen de relativiser les prétendues spécificités humaines :

“« Moi, la première chose qui m'a troublé, c'était l'évitement de l'inceste [...] jusqu'au moment où j'ai découvert les travaux des éthologues qui montrent clairement que l'évitement de l'inceste, c'est chez tous les mammifères et puis chez les insectes, c'est la même chose. »”

Sur l'altricialité secondaire comme source biologique de la domination adulte-enfant et du magico-religieux :

“« Il y a des adultes puissants qui s'occupent d'enfants sans force, vulnérables [...] Ce schème relationnel très puissant [...] on le retrouve encore avec tout l'aspect magico-religieux : on se met sous protection, on demande l'aide de cette dimension magico-religieuse. »”

Sur la nécessité de connaître le réel pour le transformer, à l'image de l'ingénierie aéronautique :

“« Il n'y a pas de moral dans la loi de la gravité [...] il faut apprendre à connaître le réel pour pouvoir le transformer. Pas faire comme si ces lois sociales n'existaient pas [...] et partir la fleur au fusil en se disant qu'avec la lutte, avec un peu de bonne volonté, on va y arriver. »”