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Bayart, Jean-François

ancien directeur du CERI, professeur à l'Institut de hautes études internationales et du développement de Genève, spécialiste de sociologie historique et comparée du politique, auteur notamment de Malheur à la ville dont le prince est un enfant. De Macron à Le Pen

Le BASCULEMENT HISTORIQUE d'un pays dans le LIBÉRALISME AUTORITAIRE - Jean-François Bayart

Elucid · Nov 9, 2024

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Core ideas

Bayart présente sa théorie du « national-libéralisme » comme une triangulation de trois logiques généralement perçues comme contradictoires mais en réalité en synergie depuis le XIXe siècle : l'intégration mondiale des marchés (capitaux, biens, travail, technologie, religion), l'universalisation de l'État-nation comme seule forme légitime d'organisation politique, et le « culturalisme » (l'affirmation d'identités culturelles spécifiques) comme idéologie même de cette globalisation. Il illustre le concept par Nicolas Sarkozy (« national pour les pauvres », avec le ministère de l'Identité nationale, et « libéral pour les riches », par l'adhésion au capitalisme global) puis par Emmanuel Macron, combinant start-up nation et promotion du roman national (hommage à Jeanne d'Arc, au Mont-Saint-Michel).

Il développe une comparaison historique appuyée entre la situation politique française actuelle et l'Allemagne de 1930-1932, assimilant Macron au chancelier Brüning (théoricien d'un « État fort pour une économie saine », soutenu par le juriste Carl Schmitt), et estimant que la dissolution ratée de l'Assemblée nationale en 2024 reproduit la même dynamique que celle ayant mené, via von Papen puis von Schleicher, à la nomination d'Hitler par le maréchal Hindenburg — évoquant, comme hypothèse plausible plutôt que certitude, un scénario où Macron serait à terme contraint de nommer Marine Le Pen ou Jordan Bardella Premier ministre. Il qualifie ce moment de bascule du national-libéralisme vers la « révolution conservatrice » et vers un « nouvel absolutisme », s'appuyant sur le paradoxe historique que l'absolutisme du XVIIIe siècle (les fermiers généraux) fonctionnait déjà en alliance étroite avec des opérateurs privés — parallèle qu'il retrouve aujourd'hui dans l'alliance Musk-Trump ou dans la « start-up nation » macroniste, la privatisation de pans entiers de l'économie (secteur bancaire, Air France, Jeux olympiques) s'étant accompagnée, selon lui, d'un renforcement inédit de la surveillance étatique plutôt que d'un recul de l'État.

Il défend une thèse contre-intuitive sur la formation historique des États, développée dans son ouvrage L'Énergie de l'État : les États ne sont pas menacés par la mondialisation mais en sont le produit, contestant ainsi les thèses du recul de l'État et de la « fin de l'histoire » de Francis Fukuyama. Il introduit le concept bergsonien de « compénétration des durées » (nous vivons simultanément dans le passé, le présent et le futur) pour analyser la persistance de la mémoire traumatique dans la conscience politique contemporaine — développant longuement, en s'appuyant sur une hypothèse de l'historien Benjamin Stora, le lien entre le traumatisme de la guerre d'Algérie (vécu à la fois par les Juifs d'Algérie rapatriés en France via le décret Crémieux, puis parfois émigrés en Israël, et par les appelés français jamais pris en charge psychologiquement) et la montée du Front national puis du Rassemblement national, ainsi que le positionnement très à droite d'une partie des Israéliens d'origine française.

Il détaille le passage historique des empires aux États-nations (effondrement des empires russe, ottoman et austro-hongrois en 1918, puis décolonisation après 1945) en insistant, contre une lecture linéaire évolutionniste, sur la persistance de pratiques et de personnels politiques hérités des empires dans les nouveaux États (exemple de la Turquie kémaliste ou des mandats britannique et français au Moyen-Orient), et interprète la guerre russo-ukrainienne, ainsi que les guerres civiles irakienne, libanaise et israélo-palestinienne, comme des manifestations de ce « passage douloureux de l'Empire à l'État-nation ».

Sur la question identitaire, il défend, en s'appuyant sur Gilles Deleuze, une conception de l'identité comme « événement » plutôt qu'« essence » : nous portons de multiples identités superposées et contextuelles (français, européen, catholique, parisien, etc. selon l'interlocuteur), et la mondialisation ne détruit pas les identités mais les recompose par appropriation d'éléments étrangers — un phénomène qu'il juge aussi vieux que l'histoire (illustré par la frite belge/française dont la pomme de terre vient d'Amérique, ou le christianisme, religion orientale appropriée par l'Occident). Il mobilise le concept d'« invention de la tradition » (emprunté aux historiens Terence Ranger et Eric Hobsbawm) pour montrer que les traditions nationales sont des constructions récentes plutôt que des héritages immémoriaux, et distingue l'approche « étique » (les concepts que le chercheur applique de l'extérieur, comme nation ou peuple) de l'approche « émique » (la manière dont les groupes se pensent eux-mêmes), illustrée par l'évolution de l'identité kurde, longtemps pensée en termes de lignage plutôt que de peuple, avant d'être réinvestie nationalement par des Kurdes d'origine non lignagère à l'origine du PKK.

Il défend, en citant Castoriadis et Paul Veyne, l'idée que les sociétés ont structurellement besoin de fictions politiques mobilisatrices (le peuple, la nation) tout en mettant en garde contre le fait d'y croire trop littéralement, ces récits ayant historiquement produit des « dégâts collatéraux » considérables (il cite la répression de la Vendée pendant la Révolution française). Il analyse la démocratie comme le moins mauvais régime politique parce qu'elle institutionnalise, par le débat et le jeu électoral, des conflits inévitables entre citoyens, comparant ce mécanisme à celui d'une famille où des désaccords quotidiens sont réglés par des procédures d'arbitrage plutôt que niés.

Il détaille sa critique du positionnement politique de Macron, qu'il juge dangereux pour la démocratie à double titre : une forme d'« infantilisme politique » personnel (il cite un spectacle où Macron se met lui-même en scène, rapproché ironiquement de Louis XIV, et ses reniements de promesses comme celle sur la non-obligation vaccinale), et un positionnement structurel d'« extrême centre néothermidorien » remontant historiquement aux thermidoriens, à Napoléon III et au boulangisme, associé à un renforcement technologique inédit des moyens de surveillance de l'État (reconnaissance algorithmique de mouvements suspects introduite pour les Jeux olympiques de Paris et dont la reconduction est déjà demandée) qu'il qualifie de dynamique spinoziste de l'État qui « persiste dans son être » et ne renonce jamais spontanément aux prérogatives qu'il s'est octroyées.

Il analyse la répression du trafic de stupéfiants dans les quartiers populaires, mise en regard avec le grand libéralisme dont bénéficieraient les élites consommatrices de cocaïne, comme illustration d'un « effet de ciseau » social, et invoque ce qu'il nomme ironiquement le « théorème d'Al Capone » : la prohibition des stupéfiants, comme celle de l'alcool en son temps, crée une rente exploitée par des acteurs criminels mondialisés, faisant de la question une économie politique de la rente plutôt qu'un simple problème de sécurité publique. Il défend enfin la thèse que les États-nations constituent structurellement une « fabrique de l'inégalité sociale », documentée par le chevauchement historique récurrent entre positions de pouvoir et positions d'accumulation de richesse (illustré par les fermiers généraux de l'Ancien Régime, la trajectoire de Colbert, les thermidoriens, et aujourd'hui les partenariats public-privé comme la privatisation des autoroutes), pour lequel il ne voit pas d'autre remède que le renforcement des checks and balances (séparation des pouvoirs).

Il conclut sur une analyse comparative des guerres contemporaines comme guerres de définition ethno-religieuse de la citoyenneté propres au passage de l'Empire à l'État-nation (contrairement aux empires, qui gouvernaient par la reconnaissance de la différence), citant le génocide arménien, la Shoah, l'épuration ethnique yougoslave des années 1990, ainsi que — avec prudence sur l'usage juridique précis du terme « génocide », mais en notant que des juristes commencent à l'employer — la situation israélo-palestinienne depuis 1947-1949 comme relevant selon lui d'une « purification ethnique », et la partition de l'Inde et du Pakistan comme un troisième exemple de ce même processus.

Excerpts

Sur la synthèse du national-libéralisme et son basculement vers l'absolutisme :

“« Nous sommes devant la résurgence d'un nouvel absolutisme, et je vous rappelle que l'absolutisme au XVIIIe siècle allait main dans la main avec le secteur privé [...] les Français doivent se rendre compte qu'ils sont dans un moment historique où leur liberté publique se délite sous leurs yeux, mais avec leur consentement. »”

Sur le double danger que représente Macron pour la démocratie :

“« Macron est dangereux pour la démocratie [...] il est dangereux quand même par une forme d'immaturité personnelle par rapport au pouvoir, il y a une espèce d'infantilisme politique chez Macron [...] il y a une deuxième raison qui est plus sérieuse, c'est son positionnement néothermidorien d'extrême centre. »”

Sur le caractère construit plutôt qu'essentiel de l'identité nationale :

“« Nous n'avons pas d'identité, nous sommes porteurs de multiples identités [...] le matin quand on se réveille on est mari, ensuite on devient étudiant, journaliste ou professeur [...] la globalisation ne remet pas en cause nos identités, elle les recompose. »”