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Adam, Camille

ancien avocat en droit bancaire et financier, reconverti dans le journalisme d'investigation indépendant, réalisateur du documentaire Au nom de l'Europe, rédacteur pour Elucid

MOURIR POUR L’EUROPE : 40 ans de destruction obsessionnelle de la France - Camille Adam

Elucid · May 3, 2025

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Core ideas

Adam part du constat que la place réelle de l'Union européenne dans la vie politique française est inversement proportionnelle à sa visibilité médiatique : alors que la Commission européenne, la Banque centrale européenne et la Cour de justice de Luxembourg décident aujourd'hui des budgets, des réformes et de la conformité des lois nationales aux traités, le débat public français resterait figé sur une représentation datée d'une France pleinement souveraine. Il retrace le contraste entre le traité de Rome, dont il souligne les effets globalement positifs sur l'industrie française, rendus possibles selon lui par le fait que le général de Gaulle, n'ayant pas négocié ce traité, en a appliqué sélectivement les dispositions commerciales tout en s'affranchissant de son volet supranational et en y ajoutant unilatéralement la politique agricole commune — et les traités négociés après son départ (Acte unique, Maastricht), qui auraient au contraire démantelé méthodiquement les outils français de dirigisme économique (planification, services publics, interventionnisme) hérités des Trente Glorieuses.

Il détaille la genèse de l'Acte unique européen (1986) dans le contexte de la « europessimisme » du début des années 1980 (crise monétaire, choc pétrolier, crise de la sidérurgie), sous l'impulsion du vent libéral porté par Reagan et Thatcher et de la crainte des industriels européens face à la concurrence japonaise : un rapport rédigé par la Table ronde des industriels européens (ERT), un lobby de 45 grands patrons, aurait été directement repris dans un livre blanc de la Commission présidée par Jacques Delors, posant les bases juridiques renforcées des quatre libertés de circulation (biens, services, capitaux, personnes) et du vote à la majorité qualifiée — une matrice qu'il qualifie d'« Europe faite par les lobbies ». Il identifie l'ERT puis Business Europe (ex-UNICE, fédération patronale européenne incluant le MEDEF) comme les partenaires privilégiés et durables de la Commission dans l'élaboration des orientations économiques européennes, suggérant que leurs publications annuelles permettent de prédire les futures orientations de la Commission avec plus de fiabilité que les programmes électoraux nationaux.

Il conteste frontalement le discours d'une « Europe protectrice » de la mondialisation, la présentant au contraire comme la principale artisane du libre-échange mondial (42 accords de libre-échange et 36 accords d'association signés par l'UE, contre 14 pour les États-Unis), et relève l'absence quasi totale d'études d'impact sur l'emploi, avant ou après l'adoption de ces accords, par les gouvernements français ou la Commission — une première étude de l'Assemblée nationale en 2023 concluant que ces accords n'ont eu aucun effet positif mesurable, voire un effet négatif, sur les exportations françaises. Il analyse la conception du libre-échange défendue par l'UE comme structurellement favorable aux multinationales (accords avec le Vietnam ou projet Mercosur, mettant en concurrence des travailleurs français avec des économies où le droit du travail est quasi inexistant) plutôt qu'aux États eux-mêmes, et documente comment l'élargissement de 2004-2007 a légalisé le dumping social intra-européen en levant d'un coup les mesures antidumping appliquées jusque-là aux pays d'Europe de l'Est (écarts de coût horaire du travail estimés de 41 € en France à 5 € en Roumanie, Bulgarie ou Hongrie), provoquant selon lui davantage de faillites d'entreprises françaises que de délocalisations visibles. Il critique dans les mêmes termes le projet d'élargissement à huit nouveaux États (Balkans, Géorgie, Ukraine), dont l'un des enjeux — la politique agricole, illustrée par la disparition de la France de la deuxième à la cinquième place agricole mondiale depuis 1992 — serait selon lui traité comme une question géopolitique romantique plutôt que comme un problème économique concret, alors même que la Pologne aurait, en violation du droit européen, réintroduit des droits de douane contre les produits agricoles ukrainiens.

Il consacre un développement approfondi à la genèse de l'euro comme projet historiquement français plutôt qu'allemand, motivé selon lui par trois obsessions des élites françaises : mettre fin au sentiment d'humiliation lié aux dévaluations répétées du franc face au mark, engager un premier pas vers un fédéralisme européen (l'euro ayant été conçu par Jacques Delors avec une visée fédérale explicite), et « discipliner » les travailleurs français jugés trop revendicatifs en les privant de l'outil de la dévaluation, forçant ainsi l'ajustement de la compétitivité par la baisse des salaires et la flexibilisation du marché du travail. Il retrace la politique dite du « franc fort » (1986-1999), alignée sur le deutschemark par dogmatisme monétariste, et son aggravation brutale après la réunification allemande de 1990 (la Bundesbank ayant fixé des taux d'intérêt destinés à juguler une inflation propre au contexte allemand, alignement suivi par la France malgré une inflation déjà maîtrisée), provoquant un doublement de la dette française en deux ans, un million de chômeurs supplémentaires et l'effondrement de secteurs entiers (textile, chaussure, ameublement, automobile) — un excédent commercial de la période s'expliquant, selon lui, uniquement par l'effondrement des importations dû à la récession, non par un succès économique réel.

Il explique que l'euro, imposé par François Mitterrand à un chancelier Kohl réticent (dans un objectif géopolitique d'ancrage occidental de l'Allemagne réunifiée plutôt que de projet économique), a néanmoins été calé sur l'architecture monétaire allemande (indépendance de la banque centrale, interdiction de financer les États, mandat de stabilité des prix plutôt que de croissance). Il développe un mécanisme selon lui déterminant de la divergence commerciale franco-allemande : une monnaie unique implique nécessairement un taux de change trop fort pour certaines économies et trop faible pour d'autres — citant les rapports annuels du FMI (External Sector Report) qui évalueraient le taux de change réel adéquat de l'euro à 15-20 % en dessous de son niveau effectif pour la France, créant une pénalité structurelle sur les exportations françaises et un avantage compétitif équivalent pour l'Allemagne. Il détaille ensuite le Pacte de stabilité et de croissance (1997, renforcé en 2011 et en avril 2024) comme un dispositif de discipline budgétaire imposé à la demande de la Cour constitutionnelle et de la Bundesbank allemandes, dont l'application simultanée dans tous les États européens après 2010 aurait provoqué un effondrement de la demande intérieure européenne et failli mener la zone euro à la déflation ; il souligne que la France est de nouveau, depuis juin 2024, sous procédure de déficit excessif, impliquant une trajectoire d'austérité programmée jusqu'en 2031 quel que soit le gouvernement élu, sous la triple pression de la Commission, des marchés financiers et de la Banque centrale européenne (dont le rachat conditionnel de dette souveraine, révélé par des lettres secrètes envoyées à l'Italie, l'Espagne et l'Irlande, est désormais inscrit dans le droit européen).

Il développe une critique de l'opacité du système législatif européen : le Conseil de l'Union européenne, composé de ministres non élus au niveau européen votant les directives en toute confidentialité (sans procès-verbaux publics), constituerait une seconde chambre législative méconnue mais souvent prépondérante par rapport au Parlement européen, illustrée par le cas de Bruno Le Maire (2,5 % au primaire de la droite en 2017) ayant voté 69 directives en tant que ministre de l'Économie. Il cite ses propres calculs, reprenant une méthodologie de l'Institut Jacques Delors, estimant qu'environ 60 % des textes à valeur législative appliqués chaque année en France sont d'origine européenne (contre 18 % votés par le Parlement français), confirmant a posteriori la prédiction de Jacques Delors devant le Parlement européen en 1988 selon laquelle 80 % de la législation économique serait, à terme, d'origine communautaire. Il retrace la construction jurisprudentielle du principe de primauté du droit européen — jamais inscrit dans les traités originels, mais imposé par la Cour de justice de Luxembourg au fil de décennies de rapports de force avec les cours suprêmes nationales, jusqu'à son acceptation définitive par le Conseil d'État français dans l'arrêt Nicolo de 1989.

Il consacre un développement central au « Semestre européen », un dispositif créé au début des années 2010 (à l'initiative française, selon lui retournée contre la France) donnant à la Commission un droit de regard renforcé sur les budgets nationaux et un pouvoir de recommandation de réformes structurelles — qu'il documente comme juridiquement contraignantes, contrairement au discours rassurant tenu par les vérificateurs de faits, pour tout État sous procédure de déficit excessif ou de déséquilibre macroéconomique. Il illustre ce mécanisme en énumérant les recommandations adressées à la France pour 2013 (réforme des retraites, des collectivités territoriales, baisse des dépenses de santé, réduction du coût du travail, ouverture dominicale des magasins, fin des tarifs réglementés de l'énergie, baisse de l'impôt sur les sociétés, réforme de l'assurance chômage), qui correspondraient terme à terme au programme effectivement mis en œuvre durant le quinquennat Hollande — un dispositif dont la rédaction reste selon lui opaque quant à l'influence réelle de Business Europe ou du gouvernement français lui-même. Il analyse enfin la remilitarisation européenne actuelle (projet de règlement EDIP) comme une nouvelle étape du même engrenage de transferts de souveraineté observé sur l'énergie et la monnaie, et interprète la dette commune européenne née de la crise Covid comme la première étape d'un projet français explicite visant, par l'élargissement et la remilitarisation, à créer les conditions budgétaires d'un futur impôt européen.

Il conclut en expliquant le tabou médiatique entourant la critique de l'euro par la responsabilité historique de la classe médiatique et politique française, qui aurait unanimement soutenu son adoption dans les années 1990 sans qu'aucun grand média ne s'y soit opposé — remettre en cause l'euro reviendrait ainsi à mettre en cause leur propre bilan — combinée selon lui à une incompétence réelle des journalistes politiques sur ces questions techniques. Il défend la thèse que la mobilisation sociale française (mouvements contre les réformes des retraites ou de l'assurance chômage) est structurellement vouée à l'échec tant qu'elle ne s'attaque pas à la cause profonde — l'euro — qui détermine selon lui l'ensemble de ces réformes en amont, et met en garde contre le risque qu'une énergie militante systématiquement battue sur des combats sectoriels ne se transforme en colère politique canalisée par des issues dangereuses.

Excerpts

Sur la construction de l'Acte unique par les lobbies patronaux européens :

“« C'est une Europe faite par les lobbies, parce que c'est ça dont on parle : c'est le grand patronat organisé qui prend lui-même le stylo pour écrire les traités. [...] Aujourd'hui, la Commission européenne décide de nos budgets, de nos réformes, des aides qu'on a le droit de donner à nos entreprises. »”

Sur la fonction disciplinaire de l'euro à l'égard des travailleurs français :

“« Nos dirigeants ont honte de nous [...] L'idée, c'était qu'avec une monnaie unique, on allait discipliner les travailleurs français en leur imposant [...] la compétitivité par la baisse des salaires et la flexibilisation du marché du travail. Et c'est exactement ce qui s'est passé. »”

Sur l'impossibilité de tout rapport de force politique tant que la monnaie unique n'est pas remise en cause :

“« En restant dans l'euro, on reste dans la maison qui crame et on va mourir. Donc, peut-être qu'au moins on pourra mourir sur fond de musique européenne, d'hymne à la joie [...] mais je suis pas sûr que ça soit un beau projet pour la gauche ou pour le peuple français. »”