Bihouix, Philippe
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Bihouix retrace la généalogie de la croyance occidentale dans le progrès technique jusqu'au XVIIe siècle (Bacon et sa Nouvelle Atlantide, modèle de l'Académie royale des sciences), doublée d'une preuve empirique réelle du progrès technologique depuis la machine à vapeur. Il définit les « cornucopiens » (du latin cornu copiae, la corne d'abondance) comme les penseurs, anciens et contemporains, qui projettent une abondance matérielle et une extension de la vie humaine sans limite grâce à la technique — citant des figures historiques (Condorcet et son Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain prédisant le recul indéfini de la mort, William Godwin envisageant un « peuple d'immortels »absolu) et contemporaines (le programme nucléaire « Atoms for Peace » des années 1950 promettant une énergie gratuite, les projets spatiaux de Jeff Bezos et Elon Musk).
Il réhabilite partiellement Malthus, dont le diagnostic sur la limite de la croissance démographique n'était, selon lui, pas particulièrement contesté par les économistes classiques de son époque (Ricardo anticipait lui aussi une fin de la croissance liée aux rendements agricoles décroissants, de même que Marx avec la baisse tendancielle du taux de profit) ; il attribue le démenti apparent de Malthus aux découvertes agronomiques de Liebig (la « loi du minimum » sur les nutriments des plantes) permettant l'essor des engrais chimiques, et relève la double réputation dégradée de Malthus (accusé à la fois d'avoir « crié au loup » et d'avoir ouvert la voie à des raisonnements eugénistes).
Il développe une démonstration mathématique centrale sur l'absurdité de toute croissance exponentielle prolongée : une croissance de la consommation énergétique de 2 à 3 % par an implique un doublement tous les 25 à 35 ans, ce qui conduirait, en 3000 ans, à devoir mobiliser l'intégralité de l'énergie de la galaxie de la Voie lactée (une centaine de milliards d'étoiles) — un calcul qu'il attribue en partie à Jeff Bezos lui-même dans une présentation publique, où celui-ci en tire pourtant la conclusion inverse (la nécessité de coloniser l'espace) plutôt que celle de la limite physique de la croissance. Il critique le « découplage absolu » espéré par certains économistes (croissance du PIB sans croissance parallèle de la consommation énergétique et matérielle) comme relevant, à cette échelle de temps, de la pure science-fiction.
Il explique pourquoi les réserves minières n'ont cessé d'augmenter historiquement malgré l'extraction continue (contredisant les craintes du Club de Rome) : le progrès technique (forages horizontaux, fracturation hydraulique) et le prix (une ressource plus chère justifie l'exploitation de gisements moins concentrés, illustré par l'or ou le platine, extraits à des concentrations 100 000 fois inférieures à celles d'une mine de fer). Il souligne cependant que cette capacité à exploiter des minerais de moins en moins concentrés démultiplie l'impact environnemental (plus de matière à extraire, transporter et traiter, plus d'eau et d'énergie mobilisées, illustré par la désalinisation d'eau de mer par centrales à charbon dans la cordillère des Andes) et juge inévitable, à terme, un pic de ressources non renouvelables, tout en reconnaissant l'incertitude sur son calendrier précis — il illustre l'ampleur déjà considérable de l'extractivisme mondial par la production mondiale de nickel, multipliée par trois en 25 ans, la production indonésienne actuelle égalant à elle seule la production mondiale d'il y a une génération.
Il documente l'effet rebond (théorisé dès les années 1860 par William Stanley Jevons dans The Coal Question) comme un mécanisme systématique invalidant l'espoir que les gains d'efficacité technologique réduisent la consommation totale de ressources : chaque gain d'efficience individuel (moteur, avion, ordinateur) se traduit en pratique par une multiplication des usages plutôt que par une baisse de la facture énergétique globale, illustré par l'essor du low-cost aérien et par l'explosion des volumes de données numériques malgré les gains de performance des puces — un phénomène qu'il retrouve dans le discours des promoteurs de l'intelligence artificielle promettant, à mesure que les besoins énergétiques explosent, soit des GPU plus efficaces, soit (Sam Altman) l'invention de la fusion nucléaire pour alimenter le secteur.
Il critique l'absence de réflexion économique sérieuse sur un modèle de post-croissance, notant que l'ensemble des mécanismes contemporains (dette publique, retraites, assurance-chômage) reposent structurellement sur l'hypothèse de croissance continue. Il retrace les deux moments historiques où une économie stationnaire fut sérieusement envisagée — John Stuart Mill au XIXe siècle (un état stationnaire de l'économie n'empêchant pas le progrès des arts et des sciences) et les économistes des années 1960-1970 (Kenneth Boulding et sa métaphore du « vaisseau spatial Terre », Nicholas Georgescu-Roegen) — avant que le sujet ne disparaisse avec la fin de la Guerre froide. Il nuance toutefois la seule stabilisation du rythme d'extraction (économie stationnaire) en rappelant, avec Georgescu-Roegen, qu'elle ne résout pas le problème d'une ressource non renouvelable, qui finira par s'épuiser même à taux constant.
Il propose deux leviers concrets de réduction des besoins en ressources : la « sobriété systémique » par mutualisation des usages (illustrée par le partage d'outils ou la réaffectation d'écoles sous-utilisées en logements touristiques hors période scolaire) et l'allongement de la durée de vie des objets par la réparabilité, la modularité et le remanufacturing — illustré par le contraste entre le remplacement systématique d'une carte électronique de chaudière et une réparation ciblée au niveau du composant défaillant, et par la longévité déjà acceptée des trains (30 à 40 ans) comparée à celle des voitures ou smartphones. Il reste toutefois sceptique sur la possibilité de décrire un modèle complet de « décroissance désirable » à l'échelle systémique (comment un fabricant de grues industrielles pourrait-il, par exemple, rester économiquement viable avec des volumes divisés par dix ?), jugeant qu'un tel modèle reste largement impensé.
Il exprime un scepticisme mesuré sur la faisabilité d'une transition 100 % renouvelable, pour deux raisons : l'effort d'installation et de renouvellement perpétuel des infrastructures (une éolienne offshore installée aujourd'hui devra être remplacée dans 25 ans, nécessitant de maintenir indéfiniment ce rythme d'installation à l'échelle mondiale) et la dépendance persistante de nombreux procédés industriels chimiques (réduction du minerai de fer, fabrication du silicium) à des matières fossiles pour des raisons chimiques plutôt que seulement énergétiques — tout en jugeant qu'un monde à 90-95 % renouvelable, avec un résidu fossile marginal capté, resterait envisageable. Sur le nucléaire de génération IV (surgénérateurs à neutrons rapides exploitant les 99,3 % d'uranium 238 actuellement inutilisés), il reconnaît un horizon de plusieurs siècles de réserves mais objecte trois limites : l'effort industriel nécessaire arrive trop tard pour peser sur les échéances climatiques de 2050-2060 ; le nucléaire exige une stabilité sociétale et géopolitique de très long terme, incompatible selon lui avec les tensions actuelles (il cite l'Ukraine) ; et la construction de centaines de générations successives de centrales sur des millénaires suppose une disponibilité continue de métaux rares (nickel, cobalt, superalliages) soumise aux mêmes limites d'extraction que les autres ressources.
Il rejette catégoriquement les projets de colonisation spatiale (Bezos, Musk) comme relevant d'un imaginaire quasi religieux hérité de la science-fiction plutôt que d'une évaluation réaliste des coûts énergétiques et matériels — comparant la difficulté d'industrialiser l'espace à celle, bien moindre, d'habiter l'Antarctique — et critique la logique de communication des start-ups technologiques (fusion nucléaire, petits réacteurs modulaires) annonçant systématiquement des échéances de 2 à 10 ans pour attirer des capitaux, alors que les seules procédures réglementaires rendraient ces délais matériellement impossibles. Il invoque le concept de « backstop technology » de William Nordhaus (une source d'énergie infinie et propre justifiant théoriquement une croissance infinie dans un monde fini) pour souligner qu'une énergie abondante et gratuite, même si elle existait, ne résoudrait pas les autres impacts environnementaux de la transformation du monde (infrastructures, artificialisation, esthétique des paysages).
Il aborde la question du partage dans un monde post-croissance : la fin de la croissance rend la question de la répartition des richesses (au sein d'une société comme entre pays) bien plus difficile à éluder, et exige selon lui une exemplarité des élites économiques et politiques incompatible avec l'usage du jet privé pour prêcher la sobriété. Il envisage des mécanismes de rationnement (comparés aux privations organisées de la Seconde Guerre mondiale, rendues acceptables par leur caractère collectif et l'exemplarité affichée, y compris par Eleanor Roosevelt cultivant son potager) comme un moyen possible d'assurer une répartition plus égalitaire des ressources rares, tout en reconnaissant le risque de contournement (marché noir). Sur l'emploi, il propose trois pistes face à la fin des gains de productivité extractivistes : accepter une moindre productivité dans certains secteurs (agriculture polycultrice à plus forte densité de main-d'œuvre plutôt que remembrement), développer les emplois de la réparation et de l'entretien, et repenser le partage du temps de travail (semaine de quatre jours, hybridation des emplois) à la manière des propositions de Keynes il y a un siècle.
Il conclut sur une critique de la rivalité mimétique (le désir comme imitation du désir d'autrui, exploité par la publicité et le consumérisme) et invite à rediriger cette dynamique désirante vers d'autres formes d'accomplissement (illustré par des exemples de réappropriation de l'espace urbain, ou par la régénération rapide et spontanée d'écosystèmes marins protégés de la pêche), tout en reliant l'accumulation matérielle contemporaine à une angoisse existentielle plus profonde face à la mortalité — illustrée par les investissements de milliardaires de la tech dans la lutte contre le vieillissement ou la cryogénisation — qu'il juge nécessaire de réapprivoiser plutôt que de fuir dans la surconsommation. Il termine en soulignant la très grande capacité d'adaptation humaine, dans un sens comme dans l'autre (l'humanité s'est adaptée à la pollution et aux embouteillages autant qu'au progrès), comme source de marge de manœuvre sous-estimée pour une transition vers la sobriété.
Excerpts
Sur l'absurdité mathématique de la croissance énergétique exponentielle à long terme :
“« À 2 % de croissance par an, c'est quand même pas grand-chose, et bien en 3000 ans il nous faut l'intégralité de l'énergie de la galaxie de la Voie lactée, qui fait à peu près 100 à 200 milliards d'étoiles. »”
Sur l'effet rebond comme mécanisme systématique annulant les gains d'efficacité :
“« Malgré une efficacité de dingue, [...] l'ensemble du système digital continue à consommer de plus en plus. [...] Ce que nous disent les partisans de l'intelligence artificielle, c'est : ne vous inquiétez pas, les puces vont faire des progrès — oui, d'accord, mais comme d'habitude, effet rebond. »”
Sur l'exigence d'exemplarité des élites dans un monde de post-croissance :
“« Vous ne pouvez pas, en tant que patron d'une grande multinationale pétrolière, débarquer expliquer à tout le monde qu'il va falloir se serrer la ceinture et reprendre votre jet privé pour rentrer parce que vos heures sont bien plus précieuses que celles du commun des mortels. »”