Todd, Emmanuel
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Todd analyse le premier tour de la présidentielle de 2022 comme la confirmation d'une structure ternaire stable de l'électorat français (Macron, Le Pen, Mélenchon), chacun des trois pôles étant descriptible par des paramètres simples de revenu, d'éducation et de géographie, mais chacun étant aussi désormais incarné par un homme plutôt que par un parti structuré — une personnalisation qu'il assimile lui-même à une forme de populisme partagée par les trois candidats, définie non par leur discours mais par l'absence de parti organisé avec des mécanismes de délibération interne et par la production de programmes structurellement inapplicables. Il insiste sur ce point : Macron n'échappe pas à la catégorie, puisque la contrainte de l'appartenance à l'euro et aux réglementations commerciales européennes interdit selon lui tout programme économique et social raisonnable, ce qui rend nécessairement populiste toute représentation politique produite dans ce cadre. Il illustre cette incohérence par l'exemple de la réindustrialisation, promise à la fois par Macron (qui réclame simultanément « plus d'Europe », alors que l'appartenance européenne interdirait selon lui les mesures protectionnistes et monétaires nécessaires) et par Le Pen (dont le projet de distinction entre Français « de souche » et autres fragiliserait, selon Todd, la réunification nationale requise pour une politique industrielle cohérente) et par Mélenchon (dont l'opposition au nucléaire et le blocage des prix relèveraient d'une méconnaissance de l'économie réelle).
Il développe une analyse statistique fine de la recomposition électorale : alors qu'en 2017 le vote Macron était presque entièrement déterminé par un vote anti-Le Pen (coefficient de corrélation de 0,93 entre le vote Le Pen 2017 et le score prévisible de Macron), cette corrélation s'est effondrée en 2022, signe que le vote Macron est devenu un vote positif et identifiable — celui des retraités et des catégories aisées, un vote conservateur de ceux qui pensent pouvoir « passer entre les gouttes » de la crise à venir — tandis que le vote Mélenchon, initialement perçu par Todd comme incertain, s'est révélé structuré et stable, porté principalement par une population de jeunes diplômés en voie d'appauvrissement plutôt que par la seule population d'origine immigrée souvent mise en avant dans les commentaires médiatiques. Il tire de cette évolution une conclusion optimiste sur la « bonne santé » sociologique du pays : la disparition des partis traditionnels (PS, Verts) traduit une simplification salutaire d'un système politique devenu de plus en plus homogène selon les critères d'âge, d'éducation et de revenu, invalidant selon lui la thèse de l'« archipélisation » de la société en groupuscules culturels dispersés.
Il consacre une part importante de l'entretien à la question générationnelle, qu'il présente comme le nouveau clivage structurant supplantant progressivement les clivages ethno-religieux : les retraités de plus de 65 ans s'apprêtent à voter à 70% pour Macron quand les actifs votent majoritairement pour Le Pen, ce qui produirait un système où le président serait élu par les inactifs — configuration qu'il juge politiquement illégitime au regard de la philosophie politique classique (Locke, Rousseau), pensée pour un corps électoral à l'âge médian de 25-30 ans et non pour une population vieillissante. Il propose, de façon avouement provocatrice, d'envisager le droit de vote des mineurs exercé par leurs parents pour rééquilibrer la représentation des actifs, tout en récusant l'idée d'un vote plural favorisant la natalité, et en reconnaissant ne pas être constitutionnaliste sur les modalités précises d'une telle réforme représentative.
Il développe enfin une critique de la lecture médiatique de la guerre en Ukraine, qu'il qualifie de « guerre de classe » : le choix d'une guerre économique contre la Russie (sanctions, inflation) en ferait supporter le coût aux catégories populaires plutôt qu'aux élites qui la promeuvent, dans un contexte où deux des trois principaux candidats de 2022 ont été accusés de sympathie pour Poutine sans que cela n'affecte leur score, signe selon lui d'un décalage entre l'unanimisme médiatique parisien et les préoccupations réelles de la population. Il relie ce décalage à une défiance plus ancienne envers les médias centraux, retraçant un parallèle avec les référendums de Maastricht (1992) et de 2005 sur le traité constitutionnel européen, où une pression médiatique et politique jugée biaisée avait, selon lui, produit un résultat contraire à celui espéré par les élites.
Excerpts
“« La chose fondamentale, c'est le chef : c'est un mouvement qui n'existe qu'à travers son chef et qui ne propose que des mesures inapplicables dans le contexte institutionnel [...] on peut l'appliquer aux trois avec une grande impartialité. »”
“« J'avais trouvé la corrélation la plus élevée que j'ai jamais vue dans ma vie [...] 0,93 entre le vote Le Pen et le vote Macron en négatif — ce qui voulait dire que la détermination fondamentale du vote Macron, c'était le vote contre Le Pen [...] et là, ce qui frappe immédiatement, c'est l'effondrement de ce coefficient de corrélation. »”
“« Le type de guerre qui a été choisi, qui est une guerre économique, va être payé par les catégories populaires et ordinaires [...] je pense que la bonne expression, ce n'est pas "drôle de guerre" mais "drôle de guerre de classe", puisque c'est une guerre dont seuls les milieux populaires vont supporter le choc. »”