Fressoz, Jean-Baptiste
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Fressoz conteste frontalement l'idée reçue selon laquelle l'histoire de l'énergie serait faite de « transitions » successives (bois puis charbon puis pétrole) : il montre statistiquement que sur les soixante principales matières premières consommées depuis 1950, seules cinq ont diminué en valeur absolue, et que l'histoire matérielle de l'humanité est fondamentalement une histoire d'accumulation et de symbiose plutôt que de substitution. Il illustre ce phénomène de symbiose énergétique par des exemples concrets et contre-intuitifs : la consommation de bois pour étayer les mines de charbon anglaises dépassait en 1900 la consommation totale de bois de l'Angleterre au XVIIIe siècle ; les chemins de fer américains consommaient d'énormes quantités de bois pour leurs traverses ; et une centrale à biomasse anglaise moderne (Drax) consomme aujourd'hui plus de bois, coupé et transformé grâce à des machines fonctionnant au pétrole, que l'Angleterre n'en consommait avant sa « transition » énergétique historique. Il rappelle que la notion de transition énergétique, minoritaire chez les experts (géologues, économistes, pétroliers) jusqu'aux années 1970, provient en réalité d'un petit groupe de savants « atomistes » américains néo-malthusiens des années 1950-60 obsédés par l'épuisement des ressources, promoteurs de la surgénération nucléaire, et retrace comment la notion de « crise énergétique », forgée par le lobby nucléaire américain à la fin des années 1960 pour contrer les mouvements écologistes, a été récupérée dans l'espace public lors du choc pétrolier de 1973.
Il démontre, graphiques à l'appui, que la vision « en relatif » des mix énergétiques (popularisée par le physicien Cesare Marchetti en 1974) crée une illusion trompeuse de transition — le charbon semble décliner en part relative — alors qu'en valeur absolue toutes les énergies fossiles n'ont cessé de croître, y compris à travers les pires crises du XXe siècle (guerres mondiales, grippe espagnole, crise de 1929, choc pétrolier), qui n'apparaissent que comme de minces encoches sur la courbe ascendante. Il souligne que depuis 1970-1980, la part des fossiles dans le mix énergétique mondial reste stable autour de 80%, malgré cinquante ans de discours sur le climat, et attribue cette stabilité au fait que le « monde matériel évolue très lentement » — l'innovation ne fait pas disparaître les techniques anciennes (l'aspirateur coexiste avec le balai) et le modèle de diffusion technologique en « courbe en S » utilisé par le GIEC pour projeter une transition rapide grâce aux renouvelables repose selon lui sur une analogie trompeuse avec la diffusion des smartphones, alors que les énergies fossiles sont structurellement interdépendantes (extraire du charbon nécessite du pétrole pour les engins, extraire du pétrole nécessite de l'acier produit au charbon).
Il retrace la généalogie de la « fabrique du doute » climatique, documentant une anecdote de 1982 où le chef de la R&D d'Exxon, Edward David, présente devant un climatologue un discours sur la « course entre transition énergétique et catastrophe climatique » tout en affirmant, quelques mois plus tard devant des dirigeants du secteur, que le charbon restera la grande énergie du XXIe siècle — illustrant selon lui un déni du changement climatique plus subtil et diffus que le climato-scepticisme frontal des think tanks libéraux américains, opérant par la promesse rassurante d'une transition technologique en cours. Il relie cette stratégie aux méthodes documentées par Naomi Oreskes et Robert Proctor sur l'industrie du tabac (noyer la causalité principale dans une pluralité de causes secondaires, financer une recherche scientifique en apparence indépendante — allant jusqu'à financer des travaux sur le prion ayant reçu un prix Nobel), et plaide pour un cloisonnement strict entre financement public de la recherche et intérêts industriels. Il illustre par les chiffres du dernier rapport du groupe III du GIEC (2900 pages, le mot « transition » cité 2400 fois contre 23 fois pour « décroissance ») une focalisation institutionnelle jugée disproportionnée sur des scénarios de rupture technologique jugés hautement improbables au regard de la trajectoire historique, notant que le quart des émissions cumulées de CO2 de l'humanité a mis 110 ans à être émis, le deuxième quart 21 ans, le troisième 16 ans, et le dernier seulement 13 ans — soit une accélération continue malgré cinquante ans de « prise de conscience » proclamée.
Il aborde la géo-ingénierie (injection de particules soufrées dans la stratosphère) comme scénario de plus en plus probable selon lui à mesure que les canicules s'aggravent, tout en soulignant ses risques majeurs (perturbation potentielle des moussons vitales pour des milliards de personnes, effet démobilisateur sur la réduction des émissions, risque de rattrapage catastrophique en cas d'arrêt), et la relie à un précédent historique remontant à 1965 (rapport remis au président Johnson évoquant déjà des particules réfléchissantes sur les océans). Sur le plan historique, il retrace l'ancienneté insoupçonnée des débats sur le changement climatique anthropique : un discours impérial et colonial dès Christophe Colomb (1494), justifiant la colonisation par l'idée que les Européens « amélioraient » le climat en déboisant, puis un discours catastrophiste porté par les révolutionnaires français de 1789 accusant la monarchie d'avoir dégradé le climat par mauvaise gestion forestière, documenté par une circulaire de 1821 adressée à tous les préfets sur le lien entre déforestation et changement climatique. Il détaille enfin le décret napoléonien de 1810 sur la pollution industrielle (cas des usines de soude près de Marseille), montrant qu'il visait moins à protéger l'environnement qu'à stabiliser juridiquement le capitalisme industriel naissant, et conclut sur l'exemple chinois de la production de carburants synthétiques à partir du charbon (115-120 millions de tonnes, contre 40 millions de tonnes de consommation totale française) et du fait que la moitié des voitures électriques mondiales, produites en Chine, dépendent à 80% du charbon — illustration, selon lui, de la façon dont des technologies présentées comme des ruptures décarbonées restent en réalité profondément intriquées avec les énergies fossiles.
Excerpts
Sur le caractère mythique de l'histoire des transitions énergétiques :
“« L'histoire matière de l'humanité, c'est une histoire d'accumulation [...] c'est très difficile de voir des matières premières qui sont devenues obsolètes après des siècles d'innovation [...] on n'a pas d'exemple de matières premières dont on se passe entièrement. »”
Sur la stagnation de la part des fossiles malgré cinquante ans de discours climatique :
“« Depuis en gros 1970-80, l'énergie de la planète, c'est 80% de fossiles, et ça ne bouge pratiquement pas [...] dans les 30 dernières années, l'humanité a émis autant de CO2 que dans tout le siècle précédent — il y a trente ans, c'était Kyoto. »”
Sur le décret de 1810 comme instrument de stabilisation capitaliste plutôt qu'écologique :
“« On a l'impression que c'est écolo, mais ça sert à stabiliser le capitalisme industriel — une fois que vous avez eu votre autorisation du ministre de l'intérieur en Conseil d'État, vous ne serez pas interdit [...] il y a très peu de cas d'usines interdites après avoir été dûment autorisées. »”