Todd, Emmanuel
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Todd explique avoir choisi de publier son livre d'abord au Japon plutôt qu'en France pour échapper à l'émotion ambiante et à une possible « carbonisation sociale », se présentant comme historien cherchant à maintenir un regard froid sur l'actualité plutôt que comme défenseur de la Russie. Sa thèse centrale, développée en критique de la lecture du géopolitologue américain John Mearsheimer, est que la guerre est devenue existentielle non seulement pour la Russie mais aussi pour les États-Unis : si la Russie parvient à tenir économiquement malgré les sanctions occidentales (dont l'objectif initial — provoquer l'effondrement russe via l'exclusion de SWIFT — a selon lui manifestement échoué), cela démontrerait qu'une grande puissance peut survivre hors du système monétaire et financier américain, ce qui menacerait directement le rôle central du dollar et donc la capacité des États-Unis à financer leur déficit commercial structurel. Il insiste sur le fait que la guerre moderne se gagne par les rapports de force économiques et industriels plutôt que par le seul affrontement militaire, comparant la situation actuelle à la Seconde Guerre mondiale où la victoire américaine reposait sur 45 % de la production industrielle mondiale.
Il développe une lecture géopolitique inspirée de Zbigniew Brzezinski (Le grand échiquier) selon laquelle l'objectif stratégique réel des États-Unis ne serait pas tant de combattre la Russie que d'empêcher un rapprochement entre l'Allemagne et la Russie, qu'il interprète comme la vraie crainte américaine depuis la crise de 2008 (qui aurait mis l'Allemagne en position de domination économique de l'Europe). Selon lui, l'axe Washington-Londres-Varsovie-Kiev viserait avant tout à contourner et affaiblir l'Allemagne plutôt qu'à seul isoler la Russie, la pression diplomatique successive sur les livraisons de blindés (léopards, challengers) ayant eu pour cible réelle Berlin. Il qualifie cette lecture de contraire à la « naïveté occidentale » dominante et revendique un cadre d'analyse proche de celui des géopoliticiens réalistes américains, tout en assumant explicitement parler depuis une position occidentale dont il partage les intérêts.
Il mobilise ses travaux d'anthropologue des structures familiales pour distinguer la Russie (système patriarcal et communautaire, jugé plus propice à une violence historique interne) de l'Ukraine (structure familiale nucléaire individualiste proche des structures polonaises, potentiellement plus encline à la démocratie libérale), tout en mettant en garde contre la confusion entre affrontements anthropologiques profonds (peu modifiables) et affrontements de valeurs superficiels. Il relativise la portée universelle de la « révolution anthropologique » occidentale (féminisme, tolérance à l'homosexualité) qu'il dit approuver personnellement, tout en notant que le conservatisme russe sur les mœurs, loin d'isoler la Russie, la rendrait au contraire séduisante pour des pays hostiles au colonialisme occidental (Arabie saoudite, monde arabe), contrairement à l'athéisme communiste d'antan.
Il conteste la validité du PIB comme mesure de la puissance réelle des économies, le qualifiant de largement fictif dans les économies tertiarisées avancées (dépenses de santé américaines gonflées par des prix excessifs, activité juridique et carcérale comptée comme production), et lui préfère un indicateur de capacité industrielle réelle fondé sur la proportion d'ingénieurs formés (25 % des étudiants russes contre 7 % des étudiants américains), ce qui expliquerait selon lui la résilience de l'économie russe aux sanctions de 2014 et sa capacité à redevenir premier exportateur mondial de blé et à dépasser les États-Unis en capacités nucléaires. Il souligne le paradoxe d'une Amérique qui chercherait à découpler son économie de la Chine tout en dépendant structurellement de sa main-d'œuvre qualifiée, et prédit que la Chine, consciente que son tour viendrait après une éventuelle défaite russe, n'aurait d'autre choix rationnel que de soutenir industriellement la Russie — les États-Unis eux-mêmes n'ayant, selon lui, aucun intérêt à le révéler publiquement puisque cela signerait l'échec de leur propre stratégie.
Il développe une thèse démographique transversale : la crise de fécondité (1,6 enfant par femme aux États-Unis, 1,5 en Russie et en Allemagne, 0,8 en Corée du Sud) toucherait de façon symétrique les deux camps, révélant selon lui un désarroi métaphysique commun (déclin des systèmes religieux et idéologiques donnant sens à la vie) dont la guerre offrirait inconsciemment un exutoire — une dynamique qu'il applique à tous les acteurs, y compris les Russes eux-mêmes. Il alerte sur le risque d'escalade via les missiles hypersoniques (potentiellement utilisés par la Russie contre des cibles otaniennes comme la base de Ramstein en cas de frappe alliée sur la Crimée) et défend l'idée qu'un seul chef d'État occidental affirmant vouloir mettre fin au conflit suffirait à y parvenir, tout le système reposant selon lui sur des mythes entretenus par des décennies de russophobie médiatique. Il conclut par une critique sévère du journalisme comme nouvelle « idéologie » homogène et non pluraliste, qu'il juge incompatible avec le pluralisme constitutif de la démocratie libérale, et propose de renommer les régimes occidentaux « oligarchies libérales » (protégeant les minorités mais bâillonnant la majorité) par contraste avec des « démocraties autoritaires » comme la Russie.
Excerpts
Sur l'échec du pari occidental de l'effondrement économique russe et son enjeu existentiel pour les États-Unis :
“« Souvenez-vous de l'époque où on va couper SWIFT, la Russie va s'effondrer — c'était ça le projet, en fait on l'a pas vu parce que ça a raté [...] si la Russie tient, la preuve aura été apportée qu'une grande nation peut survivre en dehors du système de contrôle monétaire et financier américain, et le rôle central du dollar s'effondrera. »”
Sur la véritable cible de la pression occidentale : l'Allemagne plutôt que la Russie :
“« Toute l'activité diplomatique occidentale n'a pas été dirigée contre la Russie mais contre l'Allemagne [...] on pourrait voir ce qui s'est passé non pas tellement comme une agression de la Russie mais comme un encerclement de l'Allemagne. »”
Sur le journalisme devenu une idéologie incompatible avec le pluralisme démocratique :
“« L'érosion des idéologies a créé un métier de journaliste indépendant des idéologies et qui a fini par sécréter sa propre idéologie [...] la presse, l'organe fondamental de contrôle dans une démocratie libérale, va en fait agir comme un incitateur d'irresponsabilité pour les politiques. »”