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Serna, Pierre

professeur d'histoire de la Révolution française à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, membre de l'Institut d'histoire de la Révolution française, auteur de L'Extrême Centre ou le poison français, 1789-2019

LA VIOLENCE DE L'EXTRÊME CENTRE : le Macronisme est une vieille recette ! - Pierre Serna

Elucid · Sep 14, 2024

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Core ideas

Serna commence par contester la banalisation des termes « extrême gauche » et « extrême droite » dans le débat public, refusant notamment de classer La France insoumise dans l'extrême gauche (qu'il réserve aux courants trotskistes, communistes révolutionnaires) et distinguant cette « gauche radicale » d'une extrême gauche historiquement bien identifiée. Il définit son concept d'« extrême centre » par trois piliers : une rhétorique de la modération qui se pose au-dessus de la mêlée politique en période de radicalisation verbale ; un « girouettisme » assumé et légitimé au nom de la raison et de l'intérêt supérieur de la nation, permettant de changer d'alliance sans scrupule ; et surtout un usage arbitraire et abusif du pouvoir exécutif au service d'une idéologie libérale qui, en pratique, doit s'imposer par la force policière et militaire faute de pouvoir se justifier ouvertement — d'où l'oxymore « extrême centre » : un centre qui, pour se maintenir, devient radical.

Il retrace la généalogie historique de l'extrême centre depuis les guerres de religion du XVIe siècle et la construction de l'État monarchique par Henri IV, qui rallie les élites au-delà des clivages confessionnels autour d'un « bien commun » incarné par l'État — genèse selon lui des « élites serviles » qui, en changeant d'allégeance idéologique tout en continuant à servir l'appareil d'État, préfigurent le mécanisme de l'extrême centre. Il situe la véritable naissance historique du phénomène sous la Convention thermidorienne (1794-1795), analysant d'abord la position de Robespierre lui-même comme un homme du centre au sens géométrique (opposé à la fois aux « ultra-révolutionnaires » hébertistes et aux « citra-révolutionnaires » contre-révolutionnaires), mais non un homme de l'extrême centre au sens qu'il donne au terme, car dénué de girouettisme et de radicalité verbale modérée.

Il détaille comment la République thermidorienne combine une rhétorique de sortie de la Terreur, un revirement économique complet (abandon du contrôle des prix, retour à un marché libéralisé) et une répression violente à la fois anti-contre-révolutionnaire et anti-ouvrière (le printemps 1795), configuration qu'il qualifie de préfiguration du « en même temps » contemporain. Il souligne que cette période établit trois stigmates fondateurs à l'encontre du peuple — jugé « enfant » (immature, à laisser aux experts), « femme » (versatile, irrationnel) et « bête » (sauvage, dangereux) — justifiant son exclusion systématique de la participation politique, un procédé rhétorique qu'il rapproche des discours contemporains sur la « colère » populaire.

Il analyse le Directoire (1795-1799) comme la matrice la plus aboutie de l'extrême centre : une « République des mitoyens » (néologisme d'époque désignant les « hommes du juste milieu ») qui, en dépit d'un système électoral partiellement démocratique (renouvellement annuel d'un tiers des députés), s'est révélée incapable de tolérer des résultats électoraux défavorables — annulant en 1797 (fructidor) une victoire électorale royaliste, puis en 1798 (floréal) une victoire électorale de gauche, discréditant ainsi totalement le pouvoir législatif au profit d'un exécutif de plus en plus arbitraire, jusqu'à la recherche d'un « homme providentiel » militaire : Bonaparte. Il situe la matrice originelle de l'extrême centre comme spécifiquement française, tout en notant sa possible réélaboration en Italie et en Amérique latine (il cite l'Argentine et le Chili), et la distingue de la tradition anglaise, où l'exécutif fut durablement neutralisé après la révolution du XVIIe siècle (au prix, souligne-t-il, de l'expulsion des radicaux égalitaristes anglais — Diggers, Levellers — vers les colonies américaines).

Il analyse la trajectoire de Napoléon Bonaparte comme l'incarnation la plus pure de la matrice de l'extrême centre : général « rouge » construit par la Convention montagnarde puis emprisonné après Thermidor comme robespierriste (première preuve de son girouettisme), théoricien précoce de la modération rhétorique en Italie (refusant à la fois le bonnet phrygien révolutionnaire et les talons rouges de l'Ancien Régime pour son costume de premier consul), et enfin utilisateur radical et abusif du pouvoir exécutif via les plébiscites de 1799, 1802 et 1804 — qu'il qualifie de « perversion complète de la règle démocratique » dans la mesure où Bonaparte contrôlait entièrement la propagande servant à les valider. Il documente ensuite la constitution d'un corps de fonctionnaires girouettes dont l'archétype est Joseph Fouché (devenu, selon lui, le deuxième homme le plus riche de France en ayant servi successivement tous les régimes), citant le Dictionnaire des girouettes publié après Waterloo (750 entrées répertoriant les changements d'allégeance des personnalités politiques) et établissant un lien avec l'épisode le plus tragique de cette tradition selon lui : le ralliement massif de la haute fonction publique de la IIIe République à l'État français du maréchal Pétain.

Il détaille la position complexe de Benjamin Constant (dont il souligne l'authentique attachement à la liberté, distinct du cynisme pur), qui comprend, dans le contexte du Paris thermidorien, que seul un exécutif républicain fort peut garantir les acquis de 1789 face aux forces centrifuges de la gauche radicale et de la contre-révolution — position qu'il oppose à celle du camp monarchiste (Charles de Lameth) qui, lui, cherchait au contraire à affaiblir l'exécutif républicain en pariant sur une victoire électorale royaliste. Il aborde ensuite, en réponse à une question sur les liens entre extrême centre et extrême droite, la thèse de l'historien Zeev Sternhell sur la « droite révolutionnaire », concluant que la République du Directoire, en pervertissant progressivement les outils démocratiques pour se maintenir au pouvoir, a directement préparé le terrain à la réinvention de Bonaparte par les éléments les plus conservateurs du régime, celui-ci revendiquant lui-même, sur Sainte-Hélène, une triple légitimité plébiscitaire pervertie comme fondement de son pouvoir.

Il applique enfin explicitement sa grille au macronisme, qu'il présente comme un avatar contemporain de cette très vieille recette historique plutôt qu'une nouveauté politique — Macron incarnant l'héritier direct de la bourgeoisie de l'appareil d'État et de la haute finance. Il développe, en citant l'usage du mot par d'autres commentateurs (dont François Ruffin), la thèse d'une « folie » ontologique du macronisme, définie comme perte de repères et confusion permanente des catégories politiques (assimilation rhétorique de la gauche radicale à l'extrême droite via la formule « moi ou le chaos »), illustrée selon lui par la gestion erratique de la crise politique de 2024 (dissolution précipitée, absence prolongée de Premier ministre, convocation directe des chefs de parti par le président en lieu et place du fonctionnement parlementaire normal).

Il développe une distinction théorique entre légalité et légitimité comme les « deux jambes » d'une politique démocratique bien pensée : la légalité (l'obéissance à la loi votée) garantit l'égalité et la stabilité, tandis que la légitimité (le droit de contestation, la liberté de manifester, de faire grève, de désobéir si nécessaire) garantit le progrès et la perfectibilité de l'être humain — l'extrême centre cherchant, selon lui, à supprimer toute expression du légitime au nom d'une légalité républicaine instrumentalisée, ce qui alimenterait paradoxalement la demande d'une solution encore plus autoritaire (extrême droite). Il relie ce mécanisme à la dépolitisation technicienne caractéristique de l'extrême centre — une gouvernance de « sachants » experts héritée de la noblesse d'État napoléonienne (combinant avoir, savoir et pouvoir) — et à l'usage croissant de technologies de surveillance (reconnaissance faciale des Jeux olympiques) pérennisées au-delà de leur justification initiale. Il conclut en dénonçant l'invisibilité structurelle de l'extrême centre dans les médias mainstream (jamais qualifié comme tel, contrairement aux extrêmes de gauche et de droite), citant le livre de Julia Cagé sur le financement de la campagne Macron de 2017 par de grandes fortunes françaises, et défend le clivage gauche-droite non comme un handicap français mais comme la « sève » nécessaire de tout système démocratique, les pays ayant historiquement manqué de ce débat (il cite implicitement l'Allemagne de Weimar) ayant connu les dictatures les plus violentes.

Excerpts

Sur la nature paradoxalement radicale de l'extrême centre :

“« Le pouvoir corrompt, et vouloir conserver le pouvoir fait qu'on a de moins en moins de principes et donc d'idéologie. L'extrême centre n'a qu'un intérêt : dire que de deux côtés de l'échiquier politique il y a des gens qui n'ont aucune intelligence du réel [...] l'extrême centre n'a surtout pas besoin d'idéologie. »”

Sur le mécanisme historique répété d'annulation des élections défavorables :

“« À l'heure actuelle le pouvoir exécutif réagit comme sous le Directoire : les élections ne lui conviennent pas, eh bien que se passe-t-il sous le Directoire ? On casse les élections. »”

Sur la matrice pure de l'extrême centre incarnée par Bonaparte :

“« Bonaparte a les trois éléments qui constituent la matrice la plus pure de l'extrême centre : il veut une rhétorique modérée en politique, il est une girouette à tous les moments de sa vie, il est un homme qui utilise le pouvoir exécutif de la façon la plus arbitraire et abusive qui soit. »”