Pinçon-Charlot, Monique
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Pinçon-Charlot défend l'emploi du terme « capitalocène » plutôt qu'« anthropocène » pour nommer précisément la cause du dérèglement climatique — qu'elle préfère qualifier de « chaos climatique » — imputable selon elle à une classe capitaliste identifiable (des dynasties familiales bourgeoises ou aristocratiques détenant les titres de propriété des moyens de production, désormais étendus à des secteurs autrefois communs comme la santé, l'enseignement ou l'information) plutôt qu'à l'humanité entière indifférenciée. Elle dénonce un traitement médiatique cloisonné des phénomènes climatiques (inondations, canicules, acidification des océans, fonte des glaciers traités séparément sans mise en relation causale), qu'elle attribue aux « nouveaux chiens de garde » de l'idéologie dominante et qui produirait selon elle sidération et impuissance plutôt que compréhension.
Elle documente l'écart des émissions de CO2 selon la richesse à partir des données de World Inequality (2023) : les 50 % les plus pauvres de la planète émettent 1,6 tonne de CO2 par personne et par an (12 % des émissions mondiales), les classes moyennes (40 % de la population) 6,6 tonnes (40 % des émissions), les 10 % les plus riches 31 tonnes (47,6 % des émissions), et les 770 000 personnes les plus riches du monde 2 531 tonnes chacune — un écart qu'elle explique par l'usage du jet privé (4 heures de vol privé équivalant à une année d'émissions d'un Européen moyen), le mode de vie (châteaux, yachts, piscines) et les investissements financiers dans les énergies fossiles. Elle souligne le paradoxe que les populations africaines, qui émettent le moins, subissent en priorité les conséquences du dérèglement climatique tout en restant marginalisées par les politiques d'ajustement structurel du FMI et de la Banque mondiale héritées de la colonisation.
Elle retrace la genèse du GIEC comme une initiative de milliardaires américains du pétrole (dont David Rockefeller) inquiets, dès le début des années 1970, des conséquences de leurs propres activités extractives : ayant financé des chercheurs internationaux avec la promesse de rendre publics des résultats sans filtre, ils auraient constaté l'ampleur du problème et créé une institution adossée à l'ONU, dont les chercheurs, cooptés par les 195 gouvernements membres, n'auraient d'autre choix structurel que de raisonner dans le cadre de la poursuite du capitalisme — elle regrette qu'aucun rapport du GIEC n'envisage explicitement de perspective post-capitaliste comme alternative comparative. Elle salue en contrepoint la mobilisation de scientifiques dans des mouvements de désobéissance civile (le collectif Scientifiques en rébellion, né d'un appel de 900 chercheurs en février 2020, rattaché à Extinction Rebellion) menant des actions directes (occupation de tarmacs, blocages routiers).
Elle relate le procès d'une Franco-Vietnamienne victime de l'agent orange (défoliant chimique déversé par l'armée américaine pendant la guerre du Vietnam), qui a poursuivi quatorze multinationales américaines (dont Monsanto) devant un tribunal d'Évry pour des maladies et malformations transmises à ses filles, et qu'elle a perdu en première instance malgré un pourvoi en cassation en cours — illustrant selon elle l'instrumentalisation du droit en faveur des puissances économiques (les multinationales, contrairement à l'État américain, ne bénéficiant théoriquement pas de l'immunité de guerre mais parvenant néanmoins à s'y soustraire). Elle développe le concept de « séparatisme des riches » (calqué explicitement sur la loi contre le « séparatisme islamiste » d'Emmanuel Macron) pour décrire l'entre-soi géographique et social des grandes fortunes comme condition de leur conscience de classe et de leur solidarité de groupe, illustré par le rachat anticipé de terres en Nouvelle-Zélande (au point de forcer une loi restreignant les ventes aux étrangers), en Patagonie chilienne, et l'acquisition d'une île hawaïenne par un entrepreneur de la tech (non nommé explicitement dans cet extrait mais évoqué à propos de Mark Zuckerberg) avec expulsion des familles autochtones pour y construire une ferme autosuffisante — image qu'elle oppose à la mythologie du « nous sommes tous sur le même bateau » en rappelant que sur le Titanic, les riches étaient à l'étage supérieur.
Elle analyse le « capitalisme vert » non comme une rupture mais comme une extension du capitalisme fossile (reprenant la thèse de l'historien Jean-Baptiste Fressoz sur l'accumulation plutôt que la substitution des énergies), illustrée par l'ouverture d'une mine de lithium en Auvergne exploitée par la multinationale Imerys au nom de la transition énergétique, et mobilise la « stratégie du choc » de Naomi Klein pour expliquer comment chaque catastrophe (ouragan Katrina, crise climatique) devient une opportunité d'ouverture de nouveaux marchés financiers profitables aux mêmes acteurs — illustré par le fait que les rachats d'actions des grandes entreprises (BNP, Michelin) resteraient massivement supérieurs aux investissements dans le renouvelable, jugé encore insuffisamment rentable. Elle consacre un développement à la consanguinité entre Total Énergies et l'École polytechnique (implantation contestée sur le plateau de Saclay, chaires de financement dans les grandes écoles, double casquette du PDG Patrick Pouyanné, membre du conseil d'administration de Polytechnique et actif dans les COP via une association dédiée), et documente les pratiques de Total en Ouganda (oléoduc de 1 400 km, expropriations de populations sous-traitées à une société locale pour dégager la responsabilité juridique de la multinationale).
Elle analyse le pantouflage des hauts fonctionnaires comme une manifestation structurelle plutôt qu'individuelle de la corruption de classe, illustrée en détail par le dossier de l'autoroute A69 (Castres-Toulouse) : un proche conseiller politique d'Emmanuel Macron impliqué dans le financement de la concession Atosca, une clause contractuelle rendant très difficile toute restitution publique de l'infrastructure, un député macroniste président de la commission d'enquête parlementaire dont l'épouse est cadre dirigeante d'un laboratoire partie prenante du projet, et une subvention publique réévaluée de 29 à 129 millions d'euros selon Mediapart — un projet jugé disproportionné (300 hectares de terres agricoles et 25 000 arbres abattus pour un gain de 20 à 30 minutes de trajet) mais dont une décision de justice a temporairement donné raison aux militants opposants (les « écureuils »). Elle relie cette analyse à la citation de Warren Buffett en 2005 (« ce n'est plus la lutte des classes, c'est la guerre des classes, et c'est nous les riches qui la menons et qui sommes en train de la gagner ») et critique le discours de responsabilité individuelle environnementale (tri des déchets) comme un moyen de détourner l'attention de la responsabilité systémique du capital, tout en reconnaissant sa légitimité sanitaire propre.
Elle aborde la difficulté de mobiliser les agriculteurs, souvent climatosceptiques selon elle non par déni mais parce que la mécanisation et les pesticides ont représenté pour eux une libération historique d'un travail extrêmement pénible, illustrant cette tension par le témoignage d'une famille de viticulteurs ayant tenté une conversion au bio avant d'y renoncer face à la concurrence, frappée ensuite par des lymphomes liés au glyphosate ; elle plaide pour une réorientation des subventions de la PAC (actuellement indexées sur la superficie, favorisant les grands propriétaires) vers l'accompagnement réel de la conversion des petits agriculteurs. Elle conclut en présentant, à travers un souvenir personnel d'enfance à Mende (son père y étant procureur), l'expérience de la psychothérapie institutionnelle fondée à l'asile de Saint-Alban par le psychiatre catalan François Tosquelles (résistant antifranquiste réfugié en France) comme modèle alternatif d'organisation collective en autogestion, prolongée à La Borde par Lucien Bonnafé, et défend cette approche — abolir les murs entre soignants, malades et population, partager l'art et le travail collectivement — comme paradigme transposable à toute institution contemporaine en crise.
Excerpts
Sur l'écart d'émissions entre les plus riches et le reste de l'humanité :
“« Les 10 % les plus riches [...] émettent 31 tonnes en moyenne par personne et par an et participent à 47,6 % de l'ensemble des émissions de gaz à effet de serre. Mais quand on met la loupe sur les 770 000 les plus riches de la planète, là on arrive à 2 531 tonnes par personne et par an. »”
Sur l'anticipation de la catastrophe climatique par les grandes fortunes plutôt que sa négation :
“« Les gens me disent : mais enfin, on est tous sur le même bateau, donc ils périront avec nous. Ben non, on n'est pas déjà sur le Titanic : ils étaient au-dessus, et les pauvres gens étaient en bas — c'est les pauvres gens qui sont morts massivement. Là, ils anticipent. »”
Sur la guerre de classe comme fait plutôt que comme métaphore, citant Warren Buffett :
“« Ce n'est plus la lutte de classe, c'est la guerre de classe, et c'est nous les riches qui la menons et c'est nous qui sommes en train de la gagner. [...] Ne te trompe pas de colère et méfie-toi des milliardaires, avec ou sans œil de verre. »”