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Jobard, Thibault

diplômé en philosophie, libraire à Strasbourg, auteur de Contre le développement personnel et d'un ouvrage sur les ésotérismes contemporains

LE MARCHÉ DU « BONHEUR » : la nocivité du développement personnel et des nouvelles spiritualités

Elucid · Dec 23, 2023

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Core ideas

Jobard part de son expérience de libraire pour documenter l'expansion exponentielle des publications de développement personnel depuis une dizaine d'années (titres multipliés par quatre), un secteur qu'il définit a minima comme un ensemble de techniques visant une meilleure connaissance de soi, une optimisation de soi et une recherche de sens, empruntant à la psychologie, à la spiritualité et à la philosophie. Il chiffre l'ampleur du phénomène (un million de lecteurs pour Les Cinq Blessures qui empêchent d'être soi-même, deux millions pour Les Quatre Accords toltèques) et le relie à une idéologie plus large qu'il qualifie de « révolution silencieuse » néolibérale, née à la fin des années 1970 aux États-Unis et en Angleterre, fondée sur une conception anthropologique de l'individu libre, rationnel et normatif pour lui-même comme pour les autres.

Il distingue deux branches d'une même matrice — une orientée management/entreprise, une autre spirituelle/ésotérique — toutes deux relevant selon lui d'une même « récupération » d'aspirations authentiques (quête de sens, spiritualité) au service d'une mise en conformité sociale. Il analyse comment le développement personnel valorise des qualités (adaptabilité, agilité, résilience) directement fonctionnelles à un capitalisme en perpétuel changement, brouillant les frontières entre vie professionnelle et intime, et développe le concept de « novlangue néolibérale » (empruntée à Agnès Vandevelde-Rougale) pour décrire comment ce vocabulaire managérial neutralise et désamorce l'expression de la souffrance réelle, par exemple dans les cas de harcèlement au travail.

Il critique le présupposé philosophique central du développement personnel — l'idée d'un « moi » accessible à l'introspection et modifiable par la seule volonté — comme naïf voire mensonger, s'appuyant sur les critiques philosophiques contemporaines (Vincent Descombes, Wittgenstein) du « mythe de l'intériorité » et sur l'existence de l'inconscient, absent de ces discours. Il oppose la conception antique du bonheur (toujours pensée au sein d'un collectif, associée à la vertu chez les stoïciens ou Aristote) à sa version contemporaine individualiste et hédoniste, et qualifie cette dernière de « servitude volontaire » actualisée (référence à La Boétie) : une aliénation intériorisée où l'individu forge lui-même ses propres chaînes en croyant s'émanciper, produisant à terme des individus épuisés et davantage coupables de leur propre échec.

Il développe ensuite une analyse du marché de la spiritualité et de l'ésotérisme contemporain comme phénomène parallèle, né de l'effondrement du monopole de l'Église catholique et de la « libéralisation du marché des croyances » : les individus « bricolent » leur propre panthéon personnel (bouddhisme, chamanisme, angélologie, sorcellerie) sans engagement institutionnel contraignant, ce qu'il qualifie de forme de « néocolonialisme » culturel dépouillant des traditions de leur contexte d'origine. Il cite le concept de « croivance » du chercheur Sébastien Dieguez pour distinguer ces nouvelles croyances — vécues sur le mode du ressenti et de l'expérience personnelle plutôt que d'une conviction réellement engagée — de la foi traditionnelle, et s'inquiète de leur fonction d'endormissement plutôt que de mobilisation collective, tout en notant leur profil sociologique typique (public féminin, jeune, diplômé du supérieur).

Il conclut sur la dimension proprement commerciale du phénomène (multiplication des maisons d'édition spécialisées, croissance de plusieurs centaines de pour cent pour certains éditeurs), le présentant comme l'aboutissement paradoxal d'une posture néolibérale appliquée à la croyance elle-même : vouloir les bénéfices du sacré sans les contraintes institutionnelles, dans une « immanence » permanente (bonheur ici et maintenant) qui remplace la transcendance religieuse traditionnelle sans en reproduire la dimension collective et contraignante.

Excerpts

Sur la servitude volontaire actualisée par le développement personnel :

“« On ne vous pose pas des chaînes, les chaînes c'est vous qui les forgez vous-même avec le sentiment d'être le plus libre possible, puisque vous choisissez, ou vous pensez choisir, ce que vous voulez [...] c'est plus de l'aliénation, c'est l'aliénation au carré. »”

Sur l'épuisement produit par l'injonction permanente à l'optimisation de soi :

“« Vouloir à force de volonté tout voir sous le prisme de la bienveillance, de la résilience, de l'optimisation de soi, ça finit par produire des individus épuisés [...] d'autant plus dégoûtés d'eux-mêmes qui, après avoir essayé de suivre ces protocoles, se sentent d'autant plus impuissants. »”

Sur le marché des croyances comme prolongement du néolibéralisme :

“« À partir du moment où la situation de monopole de l'Église catholique s'effondre [...] il y a une libéralisation du marché des croyances [...] j'ai tout un tas de ressources à ma disposition et je vais faire mon marché [...] sans aucune obligation, sans aucun engagement, mais qui au moins ne me contraindra en rien. »”