Bernier, Aurélien
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Bernier conteste l'explication médiatique dominante de la flambée des prix de l'énergie (attribuée exclusivement au Covid puis à la guerre en Ukraine) pour mettre en avant une cause structurelle antérieure : la libéralisation européenne du marché du gaz, qui a remplacé les contrats d'approvisionnement de long terme (10 à 25 ans, prix indexés stables) par des marchés au comptant plus volatils, rendant le secteur vulnérable dès que la demande post-confinement a dépassé une offre insuffisamment investie durant la décennie de prix bas des années 2010.
Il retrace la généalogie historique du service public de l'énergie, née en 1906 dans la province canadienne de l'Ontario en réaction aux abus tarifaires et à la desserte sélective des opérateurs privés, généralisée aux États-Unis sous Roosevelt puis nationalisée en Europe (France, Royaume-Uni, Italie, Portugal, Grèce) après la Seconde Guerre mondiale. Il identifie le Chili sous la dictature comme laboratoire de la reprivatisation dans les années 1980 (modèle repris ensuite par Margaret Thatcher puis par les directives européennes de 1996-1998) : séparation des activités en trois segments (production, réseau, fourniture), privatisation des deux segments rentables, création d'une bourse de l'électricité pour ajuster l'offre et la demande en temps réel, et autorité de régulation indépendante — un schéma qu'il attribue moins à une justification économique rigoureuse (l'électricité cumulant, selon les propres économistes de l'énergie, toutes les exceptions au modèle de marché efficient : non-stockable, ajustement permanent nécessaire) qu'à une idéologie européenne de la libre concurrence.
Il détaille le mécanisme français de l'ARENH (Accès régulé à l'énergie nucléaire historique), qu'il présente comme aberrant : pour introduire artificiellement de la concurrence face au quasi-monopole d'EDF (le privé n'étant pas candidat au rachat des centrales nucléaires jugées trop risquées), EDF est contrainte de vendre une partie de sa production nucléaire à prix coûtant, voire à perte selon certains calculs, à ses propres concurrents privés. Il dénonce le mécanisme des « garanties d'origine » permettant à un fournisseur de vendre de l'électricité d'origine inconnue (pouvant provenir du charbon) comme « 100 % verte » en achetant séparément un certificat, comparant ce montage à une étiquette bio apposée sur un produit non biologique.
Il explique la « tarification au coût marginal » comme le mécanisme central expliquant les prix aberrants : le prix de l'électricité en bourse est fixé par la centrale la plus chère nécessaire pour équilibrer l'offre à un instant donné, généralement une centrale à énergie fossile même quand celle-ci ne représente qu'une faible part de la production réelle (majoritairement nucléaire et hydraulique en France), ce qui explique que la France ait payé l'électricité au prix fort en 2022 malgré son parc nucléaire amorti — situation dénoncée par l'Allemagne comme un avantage compétitif déloyal plutôt qu'assumée comme une différence légitime de choix industriels. Il documente également des cas de subventions publiques nationales (Espagne subventionnant le gaz pour revendre l'électricité produite plus cher sur le marché français) illustrant l'incohérence du système.
Il présente le projet Hercule de restructuration d'EDF (séparation du nucléaire conservé en public et des activités rentables ouvertes au privé, ouverture à la concurrence des concessions hydroélectriques) comme mis en pause par la mobilisation syndicale et la crise énergétique, mais amené à revenir sous la pression de la Commission européenne. Il conclut sur l'impossibilité juridique, et non seulement politique, de recréer un monopole public de l'énergie en France : les directives européennes de libéralisation s'imposant au droit national, toute renationalisation serait attaquable devant les tribunaux administratifs et invalidée, sauf à modifier la Constitution pour sanctuariser les services publics contre le droit de la concurrence européen — option qu'il juge absente même des mouvements politiques prônant explicitement un retour au monopole public. Il élargit enfin son analyse à d'autres secteurs sinistrés par la mondialisation (délocalisation pharmaceutique révélée par le Covid, dépendance aux importations alimentaires) et retrace, dans la lignée de ses travaux sur Samir Amin et la Déclaration de Cocoyoc (1974), l'histoire d'un sabordage délibéré des politiques environnementales internationales par le GATT dès la préparation de la conférence de Stockholm de 1972, au nom de la préservation du libre-échange.
Excerpts
Sur l'aberration du mécanisme ARENH forçant EDF à alimenter ses concurrents :
“« Simplement pour accentuer la concurrence, on a fait travailler EDF pour le compte de ses concurrents privés [...] pour introduire la concurrence véritablement, on détruit l'opérateur historique [...] c'est quand même un truc tout à fait incroyable. »”
Sur le risque zéro garanti aux investisseurs privés dans le renouvelable :
“« On a dit aux opérateurs privés : on vous garantit qu'il est impossible de faire des pertes [...] c'est une espèce de communisme pour les riches et de capitalisme pour les pauvres [...] on a enlevé ce qui est normalement le cœur du capitalisme, prendre des risques. »”
Sur l'impossibilité juridique de renationaliser l'énergie sous le droit européen actuel :
“« Le droit européen s'impose aux États [...] une loi qui serait incompatible avec les directives serait inapplicable [...] il faudrait au préalable un changement juridique qui rende le fait de recréer un monopole de l'énergie légal, y compris au regard du droit français. »”