Framont, Nicolas
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Framont qualifie les politiques économiques des quarante dernières années de « politiques de classe » ayant enrichi et renforcé la grande bourgeoisie française tout en affaiblissant ou « neutralisant » les contre-pouvoirs syndicaux et en généralisant la marchandisation de domaines auparavant gratuits ou relevant du service public. Larrouturou situe la rupture en 1980, opposant cette « révolution néolibérale » à l'ordre régulé issu de la Déclaration de Philadelphie de 1944 (portée par Roosevelt après le traumatisme de la crise de 1929), qui imposait des règles sociales internationales sur le salaire minimum et le temps de travail : il documente ce basculement par la baisse continue de la part salariale, la hausse du nombre d'inscrits à France Travail (7,48 millions) et cite le pape François qualifiant le système économique actuel de « fumier du diable » appelant à une révolution non violente.
Framont détaille plusieurs formes de « violence du capitalisme » : la division structurelle entre capital et travail comme exploitation intrinsèque intensifiée ces dernières décennies ; une violence psychologique de culpabilisation permanente (mesurée selon lui par la hausse de la consommation d'anxiolytiques) ; une « violence des lois » ayant dégradé la sécurité sociale et provoqué des scandales dans les EHPAD ou les crèches privées, qu'il qualifie de directement mortifère ; et une violence répressive policière contre les mouvements sociaux, illustrée par la répression de Sainte-Soline en 2022. Larrouturou complète ce diagnostic sur la souffrance au travail et défend la semaine de 4 jours à 32 heures sans baisse de salaire (déjà appliquée dans 400 entreprises françaises selon lui, avec un potentiel de 1,5 million d'emplois créés) comme réponse concrète, tout en dénonçant l'absence de dialogue social sous Macron — contrastée avec les accords de Grenelle obtenus par de Gaulle et Pompidou en 1968 — à travers son propre témoignage d'avoir manqué de mourir asphyxié par des lacrymogènes lors des manifestations contre la réforme des retraites.
Un axe central du débat porte sur l'analyse du meurtre du dirigeant d'assurance américain Brian Thompson par Luigi Mangione. Framont y voit un symptôme du désespoir engendré par l'impuissance des recours légaux (pétitions, manifestations de 4 millions de personnes restées sans effet), documentant une corrélation entre soutien populaire au geste et position sociale précaire, et le distingue du terrorisme d'extrême gauche des années 1970 (qui avait discrédité la dynamique révolutionnaire) par l'absence de rejet populaire — expliquée selon lui par le sentiment que la classe dominante, protégée par une impunité totale (illustrée par le cas de Bruno Le Maire), n'affronte jamais les conséquences de ses décisions. Larrouturou, tout en jugeant qu'aucun meurtre n'est justifiable, oppose à ce désespoir des contre-exemples historiques de victoires populaires obtenues sans dirigeants providentiels : la pétition de 1,2 million de signatures ayant forcé une loi sur l'éducation en 1872, les congés payés arrachés par la rue à un Léon Blum initialement réticent, et la chute du mur de Berlin (citant Václav Havel : « chacun de nous peut changer le monde »).
Larrouturou défend une stratégie en « trithérapie » : humaniser les rapports quotidiens, faire pression sur les responsables politiques, et mener de grandes actions collectives, illustrée par ses propres 18 jours de grève de la faim en tant que député pour la taxe sur les transactions financières et par son plaidoyer pour des propositions concrètes et mobilisatrices (allocation d'autonomie danoise pour les 18-25 ans, taxation des superprofits financiers). Framont reformule le débat non pas en termes de violence versus non-violence — catégorie qu'il juge définie « d'en haut » par les médias et mêlant à tort dégradations matérielles et violence contre les personnes — mais en termes de « rapport de force » : il attribue l'échec du mouvement contre la réforme des retraites de 2023, malgré un rejet à 90 % dans l'opinion, à des manifestations de démonstration plutôt que de véritable rapport de force, incapables de faire courir un risque réel au pouvoir.
Les deux intervenants développent une critique convergente de la crise de représentativité de la gauche : Framont documente une élitisation sociologique des partis (surreprésentation des cadres et professions intellectuelles supérieures, y compris à La France insoumise), une déconnexion entre des opinions publiques majoritairement favorables aux propositions de gauche (taxation de la spéculation, semaine de 4 jours, scepticisme envers la capacité du capitalisme à répondre au changement climatique) et le recul continu de l'identification à la gauche, ainsi qu'une « posture civilisatrice » et paternaliste envers les classes populaires qu'il juge contre-productive. Il insiste sur le rôle des traumatismes scolaires dans le rapport conflictuel d'une large partie de la population aux institutions et aux figures militantes diplômées, et plaide pour une gauche assumée plutôt que constamment sur la défensive.
Sur la question de l'Union européenne, un désaccord se dessine : Larrouturou défend la possibilité d'agir nationalement sans attendre l'Europe (semaine de 4 jours, politique agricole via les quotas laitiers historiques, réforme de la BCE pour flécher jusqu'à 300 milliards d'euros de création monétaire vers le climat, taxation des transactions financières déjà quasi actée par les rapports du Parlement européen), citant l'exemple du chancelier allemand Helmut Kohl appelant dès 1989 à une refondation démocratique de l'Europe bloquée depuis 25 ans par les dirigeants français eux-mêmes (Jospin, Moscovici, Védrine), et défend l'euro comme protection réelle contre des taux d'intérêt plus élevés. Framont, plus europsceptique, considère le libre-échange et le lobbying comme consubstantiels aux institutions européennes actuelles plutôt que contingents, plaidant pour repartir sur des institutions de démocratie directe plutôt que pour un simple « nettoyage » du projet européen existant.
Le débat se conclut sur des conseils pratiques divergents : Framont recommande d'évaluer au cas par cas si le dialogue institutionnel (pétitions, réunions syndicales, comités d'entreprise) a une chance réelle d'aboutir, et de privilégier la construction de collectifs de travail solidaires comme source de rapport de force local, y voyant une alternative plus efficace que « l'apparence du dialogue » qui dure depuis le référendum européen bafoué de 2005. Larrouturou s'oppose à toute forme de boycott du politique, citant l'exemple du nouveau maire de New York ayant mobilisé du porte-à-porte pour des mesures concrètes (bus et crèches gratuits) et opposant la gestion de Pedro Sánchez en Espagne (baisse du prix de l'électricité, TVA à 0 % sur les produits alimentaires, taxation des superprofits bancaires) à celle de Bruno Le Maire en France, pour démontrer qu'au sein des mêmes règles européennes, des choix politiques nationaux différents produisent des résultats radicalement différents — concluant que voter reste nécessaire mais insuffisant sans mobilisation continue.
Excerpts
Sur l'impunité de la classe dominante comme clé de lecture du soutien à Luigi Mangione :
“« La classe dominante, elle est protégée. Il ne lui arrive jamais rien. Elle peut mettre le pays en faillite comme Bruno Le Maire, il ne lui arrivera rien. [...] Il y a cette idée qu'enfin il se passe quelque chose et que ce ne sont pas toujours les mêmes qui subissent. »”
Sur le rapport de force comme alternative au faux dilemme violence/non-violence :
“« Le terme violence est piégeux parce que la définition est souvent donnée d'en haut [...] La question, c'est comment on fait courir un risque au dominant. On perd un temps fou à mobiliser notre énergie pour ne pas être entendu, et il est temps de rompre avec cette logique-là. »”
Sur la possibilité de changements concrets malgré l'absence de figure providentielle, citant Václav Havel :
“« Le peuple s'est réveillé avec une rapidité bouleversante [...] Chacun de nous peut changer le monde, même s'il croit qu'il n'a pas la moindre importance. »”