Neyrand, Gérard
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Neyrand définit la pensée positive comme un discours profondément individualiste selon lequel chacun porterait en soi les ressources nécessaires à son propre bonheur, indépendamment des situations sociales ou de la complexité psychique vécue. Il en retrace la généalogie : la méthode Coué d'autopersuasion (1922), reprise et formalisée par deux pasteurs américains, Murphy et Peale, en 1952, avant de se diffuser dans le développement personnel des années 1980 jusqu'au foisonnement éditorial contemporain. Il relie intimement cette pensée à l'essor du capitalisme de consommation et de la publicité — cette dernière constituant selon lui « l'idéal type » de la pensée positive en associant systématiquement objets et relations à des affects positifs — marquant le passage d'un capitalisme initial fondé sur un contrôle protestant strict des pulsions à un capitalisme hédoniste de masse valorisant la jouissance.
Il identifie deux « dénis » structurants de cette idéologie : le déni de la complexité du fonctionnement psychique (l'être humain conflictuel, divisé, traversé de pulsions contradictoires et de frustrations inévitables, contrairement au modèle implicite de l'homo economicus rationnel) et le déni de l'insertion sociale des individus (l'idée du self-made man qui ignore que la plupart des positions sociales élevées résultent d'un héritage social et familial plutôt que d'un simple travail sur soi). Il relie ce double déni à la définition du néolibéralisme par Foucault puis Bourdieu comme un modèle managérial étendu à l'ensemble de la société — y compris aux secteurs du lien, du soin et de l'éducation où il s'avère structurellement inadapté, générant les tensions professionnelles considérables observées aujourd'hui.
Il retrace la constitution académique de la psychologie positive comme discipline autoproclamée en 1999 sous l'impulsion de Martin Seligman, financée en partie par des fondations religieuses américaines, et en critique la méthodologie : l'importation dans les sciences humaines d'un modèle expérimental issu des sciences exactes (sur le modèle de l'evidence-based medicine), largement inadapté selon lui à des objets d'étude humains fondamentalement interdépendants et non reproductibles en laboratoire. Il relie cette évolution au développement parallèle d'une psychiatrie pharmacologique (depuis la découverte de la chlorpromazine dans les années 1950) puis des neurosciences à partir des années 1980-1990, et dénonce la « neuromanie » contemporaine — la tendance à expliquer le fonctionnement psychique par la seule imagerie cérébrale — comme une méprise méthodologique, citant une neuroscientifique selon laquelle on ne peut « analyser la circulation en ouvrant le capot des moteurs ».
Il oppose à cette vision la conception kantienne du bonheur (citée explicitement : « le concept de bonheur est un concept si indéterminé que [...] personne ne peut jamais dire en termes précis ce que véritablement il désire ») et la contribution freudienne (importance de la prime enfance, de l'inconscient et de la sexualité), que la pensée positive nierait entièrement au profit d'une vision rationaliste et volontariste de l'individu. Il souligne le paradoxe anthropologique de la néoténie humaine — le nouveau-né humain, comparé par exemple au chevreau capable de marcher en quelques minutes, est fondamentalement immature et dépend structurellement de son entourage, avec seulement 10 % environ des synapses en place à la naissance — pour montrer que l'être humain est par nature façonné par son environnement social, ce qui rend paradoxal le déni de cette détermination par un discours individualiste qui se veut libérateur.
Il analyse la fonction politique de la pensée positive comme une réponse individualisante et dépolitisante à la violence objective du monde contemporain (guerres, catastrophes écologiques, inégalités croissantes) : le système produit une frustration structurelle et propose simultanément le remède individuel à cette même frustration, bouclant ainsi un cercle qui neutralise toute critique sociale collective au profit d'un repli narcissique. Il relève que le succès du néolibéralisme se traduit par un accroissement des richesses bénéficiant à une infime minorité, tout en légitimant ce système par un discours de responsabilisation individuelle du bonheur. Il observe cependant une ambivalence chez les individus contemporains, davantage consommateurs que citoyens selon lui, conscients par moments d'être manipulés mais se laissant néanmoins porter par la force de cette logique dominante — et note la capacité historique du capitalisme à récupérer les contre-cultures critiques (illustrée par la contre-culture des années 1970, elle-même déjà portée par le marché du disque et du spectacle) en les transformant en marchandises qui perdent alors leur portée subversive.
Il consacre un développement approfondi à l'« éducation positive », qu'il situe dans la « seconde modernité » des années 1970 portée par la génération du baby-boom, premières générations à accéder massivement aux études supérieures et porteuses d'une critique légitime de l'autorité coercitive et patriarcale traditionnelle, s'appuyant sur la diffusion des savoirs sur le développement de l'enfant (travaux de Spitz sur l'hospitalisme, de Bowlby sur l'attachement). Il documente comment cette évolution positive (critique justifiée des violences éducatives, de la fessée, des humiliations) a néanmoins basculé, selon lui, dans une dérive problématique lorsque l'éducation positive avance que l'enfant serait capable de s'auto-éduquer sans véritable encadrement adulte — une thèse qu'il juge non fondée sur les connaissances en sciences humaines mais sur une vision morale du développement enfantin, dont il attribue les conséquences contemporaines à la hausse du burn-out parental (passé selon les chercheurs cités d'environ 1 % des parents en 2000 à près de 10 % aujourd'hui) et à la multiplication d'enfants jugés insécurisés par les pédiatres et travailleurs sociaux faute de cadre structurant — il défend, en référence au concept psychanalytique de « castration symboligène » de Françoise Dolto, l'idée que l'interdit structurant sécurise l'enfant plutôt qu'il ne lui fait violence.
Il retrace la mutation anthropologique de la place de l'enfant dans la famille occidentale : effondrement radical de la mortalité infantile (250 décès pour 1000 naissances au début du XIXe siècle contre 2 pour 1000 aujourd'hui), réduction du nombre d'enfants par famille, report de l'âge de la première naissance (31 ans pour les femmes, 33 pour les hommes aujourd'hui contre 23 ans il y a une génération), et investissement affectif et relationnel considérablement accru sur l'enfant — devenu, selon lui, « chef de famille » au sens où c'est désormais sa naissance, non plus le mariage, qui fonde socialement la famille (deux tiers des enfants naissant hors mariage). Il relie cette centralité affective de l'enfant à la fragilisation du couple conjugal, l'enfant entrant potentiellement en concurrence avec le conjoint comme support de réalisation personnelle, favorisant des séparations précoces avec de très jeunes enfants — un phénomène rare dans les générations précédentes.
Il analyse la crise contemporaine de l'école comme le résultat d'injonctions contradictoires adressées aux enseignants : d'un côté des familles populaires ou immigrées, se sentant délégitimées, qui délèguent à l'école la transmission des valeurs et normes ; de l'autre des familles de classes moyennes, acquises au modèle de l'éducation positive, qui contestent l'autorité enseignante jugée trop rigide et prennent systématiquement le parti de leurs enfants — une double contrainte qu'il relie à l'épuisement croissant des enseignants et à la désaffection pour les métiers du lien (enseignement, soin, travail social). Il conclut sur la surresponsabilisation contemporaine des parents (et des mères en particulier), rendus seuls responsables des problèmes de leurs enfants alors que leur socialisation résulte d'une multiplicité d'instances (structures collectives, enseignants, médias — un enfant scolarisé passant statistiquement plus de temps devant un écran qu'à l'école) ; il plaide pour un modèle de « coéducation » partagée entre tous les acteurs socialisants plutôt que la centration exclusive sur la responsabilité parentale, et relève enfin que cette responsabilisation individuelle généralisée, dans la sphère éducative comme conjugale, produit un sentiment de culpabilité structurel, contrepartie inévitable de l'illusion de liberté totale promise par le discours individualiste contemporain.
Excerpts
Sur le double déni fondateur de la pensée positive :
“« Cette pensée positive fonctionne sur un double déni : un déni de la complexité du fonctionnement psychique et un déni de l'insertion sociale des individus. [...] La volonté qui est derrière, c'est l'accroissement des richesses lié au système socio-économique, seulement le problème c'est que cet accroissement ne va bénéficier qu'à un tout petit nombre de personnes. »”
Sur le cercle fermé entre frustration systémique et remède individuel :
“« Le système produit une frustration et il nous donne le remède pour y répondre, et donc on reste dans le fonctionnement tel qu'il est amené à se reproduire. [...] C'est une façon de justifier le monde, ou en tout cas notre présence dans le monde, et l'impuissance que l'on ressent à pouvoir le modifier. »”
Sur l'interdit éducatif comme sécurisation plutôt que violence :
“« La principale critique qu'on peut faire à l'éducation positive [...] c'est qu'elle laisserait entendre qu'interdire quelque chose à un enfant, c'est lui faire violence. Non : interdire quelque chose à l'enfant, c'est le sécuriser, c'est lui donner les limites à l'intérieur desquelles il peut évoluer d'une façon libre. »”