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Schneidermann, Daniel

journaliste, fondateur du site de critique des médias Arrêt sur images, ancien animateur de l'émission « Arrêt sur images » sur France 5, auteur de Berlin 1933, La Guerre avant la guerre et Cinq têtes coupées

D'HitIer à notre ère : L’AVEUGLEMENT des MÉDIAS face aux ruptures - Daniel Schneidermann

Elucid · Mar 2, 2024

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Core ideas

Schneidermann part de sa méthode de recherche pour Berlin 1933 et La Guerre avant la guerre : l'étude systématique d'environ 200 correspondants de presse occidentaux en poste à Berlin dans les années 1930, dont l'immense majorité n'a pas su ou voulu rendre compte des persécutions nazies naissantes, à l'exception notable d'Edgar Mowrer (Chicago Tribune), finalement poussé au départ sous la pression de l'ambassadeur américain lui-même soucieux de ne pas envenimer les relations diplomatiques face aux menaces nazies. Il détaille les mécanismes concrets de cet aveuglement collectif : la recherche d'accès et de proximité avec les autorités (les fameux « Bierabend », soirées de bière avec des officiels nazis), la crainte des propriétaires de presse occidentaux à l'égard du bolchevisme les rendant complaisants envers le nazisme présenté comme rempart, les visites de camps mises en scène et documentées comme telles par le journaliste Louis Lockner, et une concentration géographique des correspondants à Berlin qui leur faisait manquer les persécutions se déroulant en province. Sa thèse centrale, qu'il formule explicitement, est que « les mécanismes qui produisent l'aveuglement sont les mêmes aujourd'hui qu'il y a 80 ans ».

Il illustre cette continuité par le cas de la presse française pendant la guerre d'Espagne (1936) : Paris-Soir, dirigé par Pierre Lazareff, se présentait comme neutre tout en étant en réalité favorable à Franco, tandis que Ce Soir, porté par Aragon, constituait une alternative du Parti communiste plus proche des codes de la presse généraliste que L'Humanité. Il relie cette histoire à ses propres « points de rupture » personnels, moments où il dit avoir dû rompre avec un aveuglement dont il était lui-même porteur : l'élection de Sarkozy en 2007 et le voyage sur le yacht de Bolloré ; les attentats contre Charlie Hebdo, qui auraient brisé son propre angle mort sur l'islamisme ; et l'invasion de l'Ukraine en 2022, qu'il dit avoir anticipée en s'appuyant sur les analyses de George Kennan, Jack Matlock, John Mearsheimer et Stephen Walt sur l'expansion de l'OTAN, ainsi que sur des conversations qu'il rapporte avoir eues dès 2014 avec les diplomates Pierre Maillard et Gabriel Robin. Il évoque également, de façon auto-critique, un angle mort qu'il reconnaît avoir eu concernant la famille cachée de François Mitterrand, information qu'il dit avoir écartée à l'époque parce qu'elle provenait d'une source qu'il jugeait alors « discréditée », Jean-Edern Hallier.

Il développe une critique appuyée de la couverture par les médias mainstream français du conflit israélo-palestinien et de la guerre à Gaza, qu'il qualifie de structurellement pro-israélienne, s'appuyant sur son propre travail de suivi au long cours via sa rubrique « Obsession » sur Arrêt sur images. Il débat avec son interlocuteur (l'animateur d'Elucid) de ce qui constitue selon lui un véritable travail de journalisme d'investigation, opposant les fuites de données fiscales de type Panama Papers ou LuxLeaks — qu'il ne considère pas comme une investigation à part entière car reposant sur la réception passive de documents divulgués — à ce qu'il présente comme la « vraie » investigation, fondée sur la culture de sources et de lanceurs d'alerte construite dans la durée par le journaliste lui-même. Il analyse la concentration de la propriété des médias en distinguant deux logiques : celle de Vincent Bolloré, qu'il juge idéologiquement motivée (citant la diffusion de contenus anti-IVG sur CNews), et celle de Xavier Niel, dont il estime que la motivation est avant tout la protection d'intérêts économiques plutôt qu'un projet idéologique.

Il déplore la disparition progressive des cellules d'investigation dans la presse française, illustrée par une anecdote tirée de sa propre expérience d'enquête sur les finances d'Emmanuel Macron en 2017, où il rapporte que la cellule d'investigation du Parisien avait été supprimée. Il conclut sur des pistes de réforme des médias qu'il défend personnellement : une régulation réelle des chaînes du groupe Bolloré (CNews) via le contentieux entre le Conseil d'État et l'Arcom, la fin des subventions publiques aux titres de presse qui n'en auraient pas besoin financièrement, et le renforcement des corps collectifs de journalistes (sociétés de rédacteurs) comme contre-pouvoirs face aux actionnaires. Il termine sur son dernier livre, Cinq têtes coupées, consacré à des atrocités coloniales françaises en Afrique, établissant un parallèle avec le recul actuel, largement passé sous silence selon lui, de l'influence française au Niger, au Mali, au Burkina Faso, au Gabon et, prédit-il, bientôt au Sénégal — recul qu'il met en perspective avec l'ignorance généralisée entourant cet épisode de la conquête coloniale, alors même que la presse française des années 1890-1900 en avait abondamment rendu compte comme d'un feuilleton.

Excerpts

Sur la thèse centrale reliant l'aveuglement des correspondants de 1933 à celui des médias contemporains :

“« Les mécanismes qui produisent l'aveuglement sont les mêmes aujourd'hui qu'il y a 80 ans [...] la recherche de l'accès, la peur de perdre sa place, la proximité avec le pouvoir — c'est exactement la même mécanique qui joue à Berlin en 1933 et qui joue aujourd'hui. »”

Sur son propre point de rupture concernant l'invasion de l'Ukraine :

“« Je l'avais anticipée, cette guerre [...] j'avais lu Kennan, j'avais lu Matlock, j'avais lu Mearsheimer, j'avais lu Walt sur l'expansion de l'OTAN, et j'en avais parlé dès 2014 avec des diplomates comme Pierre Maillard ou Gabriel Robin. »”

Sur l'opposition entre fuite de documents et véritable investigation :

“« Une fuite comme Panama Papers ou LuxLeaks, ce n'est pas de l'investigation, c'est de la réception [...] la vraie investigation, c'est cultiver des sources, cultiver des lanceurs d'alerte, dans la durée, par soi-même. »”