Brauman, Rony
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Brauman retrace trois sources historiques distinctes de la médecine humanitaire — les réformateurs sociaux du XIXe siècle liant maladie et misère, la médecine du champ de bataille inaugurée par la Croix-Rouge, et la médecine coloniale — et souligne que le terme « humanitaire » lui-même, souvent moqué par Flaubert ou Balzac, a toujours porté une dimension d'imposture ou d'auto-glorification. Il illustre l'ambivalence structurelle du droit humanitaire naissant par l'exemple de l'interdiction des balles dum-dum en 1868 (convention de Saint-Pétersbourg), motivée par leur « cruauté excessive » mais explicitement exemptée pour la chasse aux grands fauves et les guerres coloniales — révélant une conception de l'humanité stratifiée où certains peuples, jugés trop « arriérés », étaient exclus du bénéfice du droit humanitaire, une hiérarchie qu'il retrouve dans les correspondances de médecins coloniaux et dans la doctrine du fondateur de la Croix-Rouge lui-même.
Il développe une thèse centrale et provocatrice sur le « Janus » du droit humanitaire : ce droit, en légitimant la mise à mort des combattants (« non-personnes » distinctes des civils protégés), a également fonctionné comme un permis de tuer en masse, illustré par le fait que les organisations humanitaires contemporaines (Croix-Rouge, UNICEF) présentent souvent la Première Guerre mondiale — où 90% des victimes portaient l'uniforme — comme une « guerre modèle » du droit humanitaire, alors qu'elle a coûté la vie à 10 millions de jeunes mobilisés sur 50 millions, un phénomène qu'il qualifie de « nécro-éthique ». Il analyse le concept de « guerre juste » selon les cinq critères thomistes (autorité légitime, cause juste, proportionnalité, dernier recours, chances raisonnables de succès), repris par la doctrine de la « responsabilité de protéger » adoptée par l'ONU en 2005, en insistant sur le fait que les guerres dites humanitaires récentes (Somalie, Kosovo, Libye) ont presque systématiquement été des guerres de premier recours, où toute alternative diplomatique ou politique a été écartée avec la même rhétorique accusant les partisans de la négociation d'être des « munichois ».
Il propose deux critères empiriques, distincts des critères juridiques classiques, pour évaluer les chances raisonnables de succès d'une intervention : un territoire exigu à population limitée, et des objectifs restreints à la défense ou au renversement d'un pouvoir plutôt qu'à la transformation civilisationnelle d'une société (démocratisation, droits des femmes) — conditions réunies au Kosovo, en Sierra Leone ou au Timor, mais absentes des interventions ratées comme l'Afghanistan. Il conteste, exemples chiffrés à l'appui (près d'un million de morts, environ 40 millions de déplacés dont 7 millions de réfugiés depuis le 11-Septembre selon le Watson Institute), l'argument moral avancé pour justifier ces guerres, rejetant la notion de valeurs universelles au profit de « sentiments moraux universels » plus restreints (rejet de l'iniquité, compassion, empruntés à l'éthologue Frans de Waal), qu'il distingue nettement d'un prétendu code moral occidental supérieur — illustré par sa critique de Nicolas Sarkozy invoquant la libération des femmes afghanes (dont l'exemple invérifié des femmes aux bras coupés pour vernis à ongles) comme justification de la présence militaire française, contrastée avec son propre constat de terrain que les femmes rurales afghanes ne revendiquaient pas l'arrachement du voile.
Il développe une analyse détaillée et très critique de la guerre de Libye de 2011, qu'il a lui-même combattue publiquement au prix d'accusations de complaisance envers Kadhafi : il attribue un rôle central au Qatar (financement, mobilisation de la Ligue arabe) aux côtés de Nicolas Sarkozy, dénonce une série de fabrications médiatiques relayées sans vérification (bombardements aériens de foules à Tripoli, charniers jamais retrouvés, colonne de chars fictive marchant sur Benghazi) et l'exécution sommaire de Kadhafi en présence de forces spéciales françaises comme une violation caractérisée du droit international. Il interprète ce ralliement massif et quasi unanime de la classe politique et médiatique française (à l'exception du Front national et du PCF) comme l'expression d'un « réveil patriotique » teinté, selon son hypothèse prudente, d'un écho tardif à la guerre d'Algérie, et déplore l'absence quasi totale de commémoration critique dix ans après, contrairement à l'enquête parlementaire britannique ayant établi les véritables motivations économiques et stratégiques de l'intervention — accueillie en France comme du « French bashing » plutôt que comme une remise en cause légitime.
Il conclut sur une critique frontale de la politique israélienne, qu'il qualifie d'État d'apartheid (s'appuyant sur le rapport de Human Rights Watch d'avril 2021 et sur la loi sur l'État-nation de 2018 instituant des citoyens de première et seconde catégorie), établissant un parallèle avec l'Afrique du Sud et le militant emprisonné Marwan Barghouti comme équivalent palestinien de Nelson Mandela ; il dénonce l'instrumentalisation de l'accusation d'antisémitisme pour disqualifier toute critique d'Israël (illustrée par les alliances de Netanyahu avec des figures d'extrême droite ouvertement antisémites en Europe de l'Est), soutient les appels au boycott (BDS) qu'il juge illégitimement criminalisés en droit français, et anticipe, à défaut d'une solution à deux États rendue caduque par la colonisation continue, l'émergence par des voies violentes d'un État binational unique fondé sur le principe « un homme, une voix », seule issue selon lui comparable à la sortie de l'apartheid sud-africain.
Excerpts
“« Le droit humanitaire comme droit à tuer, c'est-à-dire comme un permis de tuer en masse — voilà quel a été l'autre visage du droit humanitaire [...] la meilleure preuve, c'est que les humanitaires vantent le premier grand massacre de masse de l'histoire contemporaine, qui est la Première Guerre mondiale. »”
“« Dès que j'entends quelqu'un parler de morale, je me dresse sur les ergots, parce que je considère que la morale c'est un dialogue de soi avec soi [...] les gens qui donnaient des leçons de morale au reste du monde étaient eux-mêmes coupables de bien des travers qu'ils cherchaient soit à dissimuler, soit à faire oublier. »”
“« Les charniers qui ont été invoqués dix jours plus tard pour montrer la violence extrême de cette guerre, personne n'en a vu la couleur, de même que la supposée colonne de chars qui se dirigeait vers Benghazi [...] on ne pouvait pas l'arrêter, mais on ne pouvait pas non plus la photographier — et pour cause, elle n'existait pas. »”