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Serfati, Claude

économiste, spécialiste de l'industrie de l'armement et de la mondialisation économique et financière, chercheur associé à l'Institut de recherche économique et sociale, auteur de Un monde en guerre et L'État radicalisé

LA FABRIQUE DE LA GUERRE par le capitalisme militarisé - Claude Serfati

Elucid · May 24, 2025

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Core ideas

Serfati situe la situation internationale actuelle dans le temps long de ses propres travaux (notamment La Mondialisation armée, publié au début des années 2000), estimant que le monde est entré dans une période de « chaos incontrôlé ». Il déconstruit le mythe libéral selon lequel le commerce favoriserait la paix — une idée qu'il retrace jusqu'à Kant, Montesquieu et la théorie ricardienne des avantages comparatifs, et qu'il illustre par l'ouvrage de Norman Angell La Grande Illusion (1913), publié juste avant que les puissances industrielles développées ne s'affrontent dans la Première Guerre mondiale. Il analyse la dynamique de la mondialisation comme tiraillée entre deux forces contradictoires : l'expansion continue du capital cherchant sans cesse de nouveaux domaines d'accumulation (le militarisme au début du 20e siècle selon Rosa Luxemburg, la privatisation de la connaissance via les droits de propriété intellectuelle de l'OMC dans les années 1990, la privatisation des données personnelles par les GAFAM aujourd'hui), et la persistance d'un capitalisme fondamentalement national, contredisant le mythe d'un capitalisme apatride ou d'une classe transnationale homogène.

Il relativise le mythe d'une Union européenne fondamentalement pacifique, la présentant plutôt comme une construction reposant, dès l'origine, sur les puissances militaires nationales de ses États membres (Royaume-Uni jusqu'en 2016, France) plutôt que sur une capacité militaire communautaire propre. Il analyse la politique de Trump envers l'Europe comme la continuité, sous une forme plus brutale, d'une rivalité économique transatlantique déjà présente sous Obama (traité transatlantique visant l'industrie allemande) et sous Biden, plutôt qu'une rupture radicale — Trump exigeant que les pays européens portent leurs dépenses militaires à 5 % du PIB (contre environ 2,2 % actuellement et un objectif européen de 3,5 % via le plan « ReArm Europe » de 800 milliards annoncé en mars 2025). Il chiffre la trajectoire du budget militaire français, passé de 30 milliards en 2017 à 52 milliards hors pensions en 2025 (62 milliards avec pensions), avec un objectif annoncé de 100 milliards, et oppose à cette hausse une proposition alternative de taxation du patrimoine des 1800 familles les plus riches (qui rapporterait 15 à 20 milliards par an à 0,2 %), rejetée par le gouvernement au nom du refus de toute augmentation d'impôts.

Il définit une puissance impériale, en s'appuyant sur la théorie marxiste classique de l'impérialisme, par deux critères conjoints : la capacité à capter de la valeur créée ailleurs (rapatriement de profits, endettement structurel des pays du Sud) et une capacité politico-militaire de participer au partage du monde. Sur cette base, il qualifie la Chine de « puissance impériale émergente », en désaccord avec une lecture marxiste orthodoxe qui la considérerait comme non impérialiste faute de captation nette de valeur à l'extérieur — invoquant l'exemple historique de Lénine et Trotski, qui qualifiaient la Russie tsariste d'impérialiste malgré sa dépendance financière vis-à-vis des rentiers français. Il explique la montée en puissance chinoise par une intégration maîtrisée dans le marché mondial (contrairement à la Russie post-1991, livrée aux oligarques), combinée à une base nationale protégée par un État fort dirigé par le Parti communiste, mobilisant le concept trotskiste de « développement inégal et combiné » pour expliquer le saut d'étapes réalisé par la Chine en quelques décennies. Il identifie cependant des fragilités économiques internes majeures — plus de 20 secteurs industriels chinois en état de surcapacité de production (suraccumulation du capital), initialement liée à une bulle immobilière puis généralisée — dont la soutenabilité dépend de la capacité du pays à maintenir ses excédents commerciaux.

Il interprète l'obsession de l'administration Trump envers la Chine comme un enjeu existentiel pour une puissance qui a modelé l'ordre économique mondial depuis 1945 et refuse de voir émerger un rival capable de la dépasser économiquement à la fin des années 2020, avec en toile de fond la question taïwanaise. Il rapproche explicitement cette rivalité sino-américaine, où les leviers économiques (guerre commerciale, guerres hybrides) et militaires deviennent indissociables, de la situation antérieure à 1914 plutôt que de la Guerre froide — sans prétendre à un déterminisme historique, mais en soulignant l'accumulation de tensions similaires susceptibles de basculer pour des raisons en partie contingentes.

Sur la France, il conteste l'image d'une « nation pacifique » depuis 1945, documentant plus de 110 interventions militaires françaises entre les années 1990 et la fin des années 2010 (principalement en Afrique), jamais qualifiées juridiquement de « guerres » depuis la « jurisprudence Rocard » de 1991 (justifiant l'entrée en guerre contre l'Irak comme une simple « opération internationale » pour éviter un débat parlementaire obligatoire). Il analyse les institutions de la Ve République comme structurellement « bonapartistes », concentrant les pouvoirs militaires entre les mains du président (illustré par l'usage des conseils de défense pendant la crise sanitaire et les émeutes en Nouvelle-Calédonie de 2024, court-circuitant le Parlement), et documente le rôle de l'institution militaire elle-même — non simplement subordonnée au président mais actrice de sa propre centralisation politique, notamment dans le déclenchement de la guerre en Libye sous Sarkozy. Il relie le récent « sursaut militariste » français (dépenses militaires ayant augmenté de 80 % entre 2000 et 2020, contre 60 % pour l'éducation) à un déclin économique et géopolitique structurel amorcé à la fin des années 2000, illustré par la débâcle militaire française au Sahel, s'appuyant sur les théories de Paul Kennedy et Robert Gilpin sur le caractère potentiellement prédateur d'une puissance hégémonique en déclin qui refuse de l'admettre.

Il développe une critique de la politique industrielle française ayant fait de l'industrie d'armement — plutôt fragile en proportion du chiffre d'affaires industriel global (5 à 7 %) mais concentrant près d'un quart de la R&D des huit plus grands groupes industriels — le principal levier de développement technologique depuis de Gaulle, au détriment des secteurs civils (machine-outil, textile, automobile) que d'autres pays européens (Italie, Allemagne, Suède) ont préservés avec davantage de succès commercial. Il illustre ce déséquilibre par un chiffre selon lui symptomatique : les crédits consacrés à l'intelligence artificielle militaire dans la loi de programmation militaire 2024-2030 (2 milliards d'euros) sont quasiment égaux à ceux consacrés à l'IA pour l'ensemble de l'industrie civile française dans le plan France 2030 (2,2 milliards), ce qui contribuerait selon lui à expliquer le rang médiocre de la France en matière de publications scientifiques en IA (11e mondial, talonnée par l'Iran, l'Arabie saoudite ou la Turquie). Il conteste par ailleurs la thèse des « retombées » automatiques des technologies militaires vers le civil (internet, informatique) comme une simplification trompeuse, l'histoire réelle des technologies (illustrée par le rôle décisif de communautés scientifiques civiles au CERN dans l'invention du web) étant selon lui beaucoup plus complexe que ce récit.

Il analyse le commerce français des armes comme structurellement concentré sur un petit noyau de clients (Moyen-Orient, Inde), générateur d'un excédent commercial modeste (5 à 7 milliards, non 18 milliards comme souvent avancé, ce chiffre correspondant à des commandes non livrées) largement dépassé par le déficit commercial civil (plus de 100 milliards), et documente comment cette diplomatie commerciale des armes est directement instrumentalisée (mentionnant l'exemple de propos attribués à Serge Dassault remerciant un ministre de la Défense pour l'intervention militaire française au Mali, jugée bénéfique pour les ventes d'armes). Il conclut en documentant une dérive sécuritaire et autoritaire progressive en France depuis 2015 — un « laminage » graduel des libertés publiques commençant par les populations les plus vulnérables (illustré par le traitement différencié des associations propalestiniennes menacées de dissolution par rapport à l'absence de réaction officielle face à des pratiques cartographiques israéliennes contestées), l'usage extensif de lois d'exception héritées de l'état d'urgence post-2015 et de la catégorie floue de « terrorisme », et un ratio qu'il juge révélateur de la sécuritisation de la société française (trois enseignants pour deux membres des forces de police et de sécurité privée) — tout en n'excluant pas, de façon spéculative, un scénario de « candidat sauveur » issu du monde militaire lors de l'élection présidentielle de 2027.

Excerpts

Sur la contradiction structurelle de la mondialisation entre expansion du capital et persistance nationale :

“« Le capitalisme demeure profondément national. Je n'ai jamais cru à une forme de capitalisme apatride [...] il suffit de voir aujourd'hui avec ce regain de protectionnisme à quel point, y compris les élites et les classes dominantes, restent adossées à des États-nations. »”

Sur le déséquilibre entre financement de l'IA militaire et civile en France :

“« Les crédits qui sont consacrés à l'intelligence artificielle pour toute l'industrie dans France 2030 se montent à 2 milliards 200 millions. Et les crédits consacrés à l'intelligence artificielle pour les armées, selon la loi de programmation militaire pour la même période, sont de 2 milliards. [...] Vous avez un raccourci tragique des raisons pour lesquelles la France est aujourd'hui le 11e pays en termes de publication scientifique en matière d'intelligence artificielle. »”

Sur le déclin des libertés publiques comme processus graduel visant d'abord les plus vulnérables :

“« C'est un long laminage des libertés publiques qui est organisé, et donc il commence toujours par les plus vulnérables [...] c'est ce grignotage des libertés qu'il faut craindre aujourd'hui, parce qu'il n'y a pas de contre-pouvoir aujourd'hui au sein même des institutions de la démocratie. »”