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Laïdi, Ali

docteur en sciences politiques, responsable de la revue L'Entretien de l'intelligence économique, chercheur à l'École de pensée sur la guerre économique, auteur de Histoire mondiale de la guerre économique et La Chine ou le réveil du guerrier économique

TARIFS DOUANIERS : TRUMP DÉCLARE LA GUERRE À LA CHINE ET AU MONDE - Ali Laïdi

Elucid · Apr 12, 2025

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Core ideas

Laïdi analyse la vague de droits de douane imposée par Donald Trump en 2025 non comme une stratégie construite mais comme un « bricolage » né de l'absence d'alternative face à un adversaire, la Chine, sans précédent dans l'histoire américaine depuis 1917 : un rival capable de challenger simultanément les États-Unis sur les plans économique, politique et militaire, contrairement au Japon des années 1980 (concurrent économique mais allié militaire). Il distingue précisément la « guerre commerciale » (les droits de douane, une forme de protectionnisme brutal mais classique) de la « guerre économique » proprement dite (la tentative délibérée d'empêcher le développement du potentiel économique chinois). Il situe cette rupture dans une perspective historique longue : Trump referme non seulement le cycle néolibéral ouvert par Reagan et Thatcher au début des années 1980, mais aussi le cycle d'ouverture des marchés mondiaux inauguré par la Charte de l'Atlantique de Churchill et Roosevelt en 1941 et institutionnalisé par le GATT en 1947 (tarifs douaniers moyens passés d'environ 100 % à 3 % sur cette période). Il anticipe une reconfiguration du monde en trois pôles plutôt qu'un retour à la bipolarité de la Guerre froide : un pôle occidental, un pôle chinois (dont l'articulation avec la Russie reste incertaine), et un « Sud global » (Inde, Turquie, Brésil) disposant enfin, contrairement aux non-alignés de 1955, des moyens économiques et politiques réels de peser et de choisir son camp selon ses intérêts.

Il documente, graphique à l'appui, l'évolution du solde commercial américain depuis 1950 : excédentaire durant la reconstruction européenne (plan Marshall), déficitaire à partir des années 1970 avec l'autosuffisance agricole européenne, puis fortement négatif après l'entrée de la Chine à l'OMC en 2001 — une décision initialement combattue par Bill Clinton lors de son premier mandat, avant un revirement complet sous la pression des multinationales américaines davantage intéressées par la délocalisation et la valeur actionnariale que par l'emploi industriel national, au détriment des ouvriers et malgré l'opposition des ONG et syndicats. Il reconnaît une forme de légitimité au diagnostic de Trump sur la désindustrialisation américaine, tout en estimant qu'il devrait s'en prendre davantage à ses prédécesseurs et aux entreprises américaines elles-mêmes qu'à la seule Chine — la Chine ayant par ailleurs, selon les propres rapports de l'OMC dès 2001, systématiquement contourné ses engagements (transferts technologiques forcés, subventions massives, espionnage industriel) sans qu'aucune réaction occidentale ferme n'ait suivi, notamment par crainte de représailles chinoises sur les subventions occidentales à Airbus et Boeing.

Il analyse la stratégie de surenchère tarifaire de Trump envers la Chine (menace de porter les droits de douane à 100 %) comme un pari risqué visant à ramener Pékin à la table des négociations plutôt qu'une politique cohérente, la Chine n'ayant selon lui aucune raison de céder à ce type d'ultimatum de la part d'une puissance de rang comparable. Il défend une conception personnelle et positive du terme « protection » (plutôt que « protectionnisme », terme selon lui inventé par ses adversaires), la reliant à une logique quasi contractuelle rousseauiste : un groupe qui cesse de protéger ses membres les délie de leur renoncement à la violence individuelle — reprenant la distinction de Jaurès entre un « bon protectionnisme » (profitant à tous) et un « mauvais protectionnisme » (profitant à une poignée). Il identifie trois effondrements de modèles économiques concomitants : le modèle américain fondé sur la délocalisation industrielle depuis les années 1970-2001 (dont la sécurité nationale dépendrait désormais explicitement, selon les décrets de Trump, de la sécurité économique et de la relocalisation des chaînes d'approvisionnement stratégiques, notamment les semi-conducteurs taïwanais de TSMC) ; le modèle européen, fondé sur les exportations industrielles allemandes et l'énergie russe bon marché, effondré avec la guerre en Ukraine ; et le modèle chinois, fondé sur les exportations depuis 1976, fragilisé par les nouveaux tarifs américains malgré la théorie de la « double circulation » annoncée par Xi Jinping dès 2018 (relance de la consommation intérieure), jamais véritablement mise en œuvre.

Il retrace la genèse intellectuelle de la stratégie économique chinoise depuis les années 1980 : une étude précoce de l'« intelligence économique » (antérieure au rapport français Martre de 1994), la théorisation de « nouvelles guerres » non létales — économiques, financières, culturelles — par deux colonels de l'armée chinoise dès 1992 (inspirés de l'observation de la guerre du Golfe de 1991), et un mélange doctrinal original combinant les modèles américain, français et japonais avec la tradition confucéenne de l'art de la guerre (Sun Tzu) et le marxisme-léninisme. Il détaille le mécanisme du transfert technologique forcé pratiqué par la Chine après son entrée à l'OMC en 2001 (accès au marché conditionné à la cession des technologies les plus récentes, contrairement au Japon des années 1980 qui n'avait pas structuré de recherche fondamentale pour capitaliser sur les technologies copiées), citant l'exemple du nucléaire civil français cédé à la Chine malgré les mises en garde. Il resitue la puissance chinoise actuelle dans une perspective de longue durée civilisationnelle antérieure à la domination occidentale (avancée technologique et politique chinoise au Moyen Âge européen, tentative avortée d'expansion maritime au 15e siècle interrompue par les lettrés confucéens), et identifie une rupture stratégique majeure attribuée personnellement à Xi Jinping plutôt qu'à une évolution structurelle de la Chine : contrairement à la discrétion stratégique de Deng Xiaoping, Xi Jinping aurait publiquement proclamé, via le programme « Made in China 2025 » coparrainé en 2015, l'ambition de devenir numéro un mondial dans une dizaine de technologies de pointe (IA, robotique, pharmacie), brisant le discours antérieur du « gagnant-gagnant » et provoquant le resserrement défensif de ses partenaires commerciaux.

Il consacre un développement à l'incapacité stratégique de l'Union européenne, qu'il attribue à un rejet historique et culturel, depuis les années 1960, de la notion même de rapport de force et de violence dans le champ économique (association de la puissance à la mémoire du nazisme), là où les Anglo-Saxons auraient développé depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale une conception néolibérale du marché fondée sur la maîtrise stratégique de l'information plutôt que sur une conception naïve d'Adam Smith. Il déplore l'absence totale, selon lui, de pensée stratégique et de doctrine de sécurité économique au sein de la Commission européenne, illustrée par la contradiction entre l'objectif affiché en juin 2024 de porter à 40 % (contre 18 %) la part des achats d'armements européens auprès de fabricants européens, et le risque que les 800 milliards d'euros du plan de réarmement soient finalement consacrés à l'achat d'armes américaines dans le cadre d'une négociation commerciale avec Washington. Il attribue cet échec collectif à une erreur d'interprétation historique de la chute du mur de Berlin en 1989, dominée par deux récits américains trompeurs selon lui : la « fin de l'histoire » de Francis Fukuyama (l'idée que la victoire idéologique occidentale rendrait l'histoire et la pensée stratégique inutiles, le marché étant censé tout réguler) et le « choc des civilisations » de Samuel Huntington (dont la prédiction d'un affrontement Occident-Islam est aujourd'hui contredite par la conflictualité principalement intra-occidentale observée, notamment entre Bruxelles et Washington).

Il propose son propre concept de « puissance généreuse », inspiré du conatus spinoziste (la tendance de tout être à persévérer dans son existence) appliqué aux États : une nation doit rechercher la puissance économique, politique et militaire pour préserver son identité face à l'imposition de modèles étrangers, mais doit orienter la surpuissance qui en résulte non vers l'écrasement du voisin mais vers sa stabilisation réciproque — il cite en exemple l'intérêt que l'Europe aurait à mettre sa puissance au service du développement économique de l'Afrique dans une logique de partenariat plutôt que de prédation. Il analyse le déclin relatif mais non irréversible du dollar comme monnaie pivot mondiale, accéléré par l'usage de l'extraterritorialité du droit américain (le « Nexus », rendant applicable la loi américaine à toute transaction transitant par le dollar ou des plateformes américaines) et par les sanctions contre la Russie ayant accéléré le recours au yuan et à l'euro par certains partenaires commerciaux. Il conclut sur un jugement circonspect sur la Russie, qu'il ne considère pas comme une puissance économique majeure (échec du virage technologique annoncé sous Poutine) mais dont le rôle politique et la puissance nucléaire garantissent une voix critique persistante face aux États-Unis, et met en garde contre le risque d'un croisement simultané et incontrôlable des crises militaires, politiques, sociales et environnementales contemporaines, qu'il juge sans précédent dans l'histoire de l'humanité.

Excerpts

Sur le bricolage stratégique américain face à un adversaire chinois inédit :

“« Les États-Unis n'ayant pas de stratégie, ils bricolent avec une arme qui est les tarifs douaniers. [...] Est-ce qu'on peut parler à la deuxième puissance économique, politique, nucléaire mondiale comme ça ? »”

Sur le vide stratégique européen face au rapport de force économique :

“« Ce qui m'inquiète le plus, c'est qu'il y a pas de pensée stratégique, c'est le vide le plus total. [...] L'Europe, en se construisant à partir du début des années 60, a complètement rejeté la notion de rapport de force, la notion de recours à la violence dans le champ économique. Résultat : elle est complètement nue. »”

Sur les deux récits américains ayant paralysé la pensée stratégique occidentale après 1989 :

“« La fin de l'histoire de Francis Fukuyama [...] c'est tout le contraire qui s'est passé : l'histoire reprend son cours en 1989, et son moteur, c'est l'affrontement, la compétition, la concurrence, l'ADN du néolibéralisme. [...] On s'est complètement planté là-dessus. »”