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Levallois, Agnès

vice-présidente de l'Institut de recherche et d'études Méditerranée Moyen-Orient — iReMMO, consultante sur le Moyen-Orient, chargée de cours à Sciences Po, autrice/directrice du Livre noir de Gaza, Le Seuil

LA SOMBRE RÉALITÉ DE GAZA qui marquera l'Histoire à jamais - Agnès Levallois

Elucid · Oct 19, 2024

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Core ideas

Levallois explique la genèse de son Livre noir de Gaza par la nécessité de documenter, malgré le blocus quasi hermétique empêchant les journalistes étrangers d'entrer dans la bande de Gaza, ce qui s'y déroule « à l'abri des regards », en s'appuyant sur les rapports d'ONG, les témoignages et le travail des journalistes gazaouis eux-mêmes — dont elle souligne qu'ils sont devenus des cibles directes (près de 200 tués selon elle), ce qu'elle interprète comme une volonté délibérée d'empêcher tout témoignage indépendant.

Elle analyse l'élargissement du conflit (Liban, Syrie, Iran, Irak, Yémen) comme la conséquence d'une stratégie de Netanyahou visant, sous couvert de riposte au 7 octobre, à profiter du moment pour tenter de réduire ce qu'Israël perçoit comme la menace iranienne régionale (via ses proxies : Hezbollah, houthis, milices irakiennes) — tout en exprimant un doute profond sur l'efficacité d'une telle stratégie fondée sur une violence considérée disproportionnée. Sur l'Iran, elle estime que le pays, sous son nouveau président plus réformateur, ne souhaite pas la guerre avec Israël (qui impliquerait de facto la guerre avec les États-Unis), mais reste pris dans un équilibre interne délicat avec le Guide suprême et les Gardiens de la révolution, plus enclins à une posture défensive de puissance régionale ; elle rappelle que l'accord de 2015 (JCPoA) encadrait le programme nucléaire iranien de façon vérifiée par l'AIEA jusqu'au retrait américain décidé par Donald Trump, après lequel l'Iran a repris l'enrichissement d'uranium sans qu'il soit établi, selon elle, qu'il soit effectivement au seuil du nucléaire militaire.

Elle refuse catégoriquement toute idée de symétrie entre les deux camps : l'armée israélienne, dotée de l'armement le plus sophistiqué fourni par les États-Unis, ne combat pas « à armes égales » avec le Hamas, tout en qualifiant sans ambiguïté les massacres du 7 octobre (1200 morts, 250 otages) de crimes contre l'humanité qu'il ne faut pas minimiser. Elle inscrit néanmoins cette attaque dans l'histoire longue du conflit israélo-palestinien depuis 1948 et l'échec systématique des tentatives de créer un État palestinien, sans que ce contexte historique, précise-t-elle, serve la cause palestinienne compte tenu de la nature de l'attaque.

Elle qualifie les actions de l'armée israélienne à Gaza de « massacres », relevant du crime de guerre, du crime contre l'humanité et du nettoyage ethnique, en évoquant avec prudence — et en s'abritant explicitement derrière l'expertise des juristes plutôt que la sienne propre — la possibilité que le terme de génocide devienne applicable, citant l'évolution de positions d'historiens spécialistes de la Shoah comme Raz Segal ou Omer Bartov. Elle documente, à partir des rapports compilés dans son livre, l'usage de bombes de 500 à 1000 kg incompatibles avec un ciblage précis (contrastant avec l'assassinat chirurgical d'Ismaël Haniyeh, prouvant selon elle qu'Israël sait viser précisément quand il le souhaite), l'utilisation de l'intelligence artificielle dans le ciblage, et l'ampleur des destructions d'hôpitaux, d'ambulances, de mosquées, de tribunaux et d'universités — qu'elle interprète comme une volonté de rendre le territoire durablement invivable plutôt que de neutraliser des combattants.

Elle développe longuement sa thèse d'un processus de « déshumanisation » et d'« invisibilisation » des Palestiniens antérieur au 7 octobre, incarné selon elle par la déclaration du ministre de la Défense israélien qualifiant les Palestiniens d'« animaux humains », et illustré par le contraste médiatique entre l'attention portée aux otages israéliens (visages, prénoms, témoignages) et le traitement des victimes palestiniennes réduites à des chiffres anonymes. Elle réagit avec une indignation particulière à un tweet de la vice-présidente du CRIF minimisant le nombre de victimes gazaouies, y voyant une forme de négationnisme s'inscrivant dans cette même logique déshumanisante, et rappelle que le bilan officiel (environ 42 000 morts à l'époque de l'entretien) ne comptabilise que les corps identifiés, la plupart des observateurs estimant le bilan réel trois à quatre fois supérieur.

Elle défend le rôle de l'UNRWA comme la seule institution disposant de l'infrastructure nécessaire pour distribuer l'aide humanitaire à Gaza et au Liban, et analyse la volonté israélienne de la faire disparaître comme motivée par le fait que son existence même (créée en 1949) rappelle quotidiennement que la question des réfugiés palestiniens n'est pas réglée ; elle relativise les accusations de complicité avec le Hamas visant certains employés en soulignant qu'ils vivent au sein de la population gazaouie et que l'agence applique déjà les procédures de contrôle les plus strictes du système onusien.

Sur la Cour pénale internationale, elle décrit de fortes pressions politiques (notamment américaines, dans l'attente des élections de 2024) exercées sur les juges pour retarder l'émission des mandats d'arrêt contre Netanyahou et son ministre de la Défense, et estime qu'un éventuel refus d'émettre ces mandats signerait la mort du droit international en tant que référence crédible. Elle juge que seul un arrêt des livraisons d'armement américaines pourrait mettre fin à la guerre dans l'immédiat, tout en doutant qu'une administration Harris aurait mené une politique substantiellement différente de celle de Trump sur le fond, et propose comme mesure concrète et immédiatement actionnable la suspension de l'accord d'association économique et scientifique entre l'Union européenne et Israël — mesure bloquée selon elle par les divisions internes des pays européens.

Elle analyse le Hamas non comme une simple organisation terroriste mais comme un mouvement politique et social islamiste (écoles, centres de santé, sur le modèle des Frères musulmans) doté d'une branche armée recourant à des méthodes terroristes, et retrace la stratégie israélienne de long terme consistant à favoriser sciemment la montée du Hamas contre les mouvements nationalistes palestiniens (OLP, Fatah) pour ensuite invoquer l'absence d'interlocuteur légitime justifiant le recours systématique à la force — citant des révélations du journal Haaretz selon lesquelles Israël aurait sciemment laissé, voire encouragé, le financement qatari du Hamas afin de se dégager de ses responsabilités de puissance occupante. Elle documente également l'échec répété, sur plusieurs décennies, de la stratégie d'assassinats ciblés des dirigeants du Hamas et du Hezbollah (dont Cheikh Yassine puis Hassan Nasrallah), jugeant que cette approche n'a jamais affaibli durablement ces mouvements et a directement contribué à l'émergence de la génération ayant organisé le 7 octobre.

Elle expose la thèse, défendue publiquement par une partie de l'extrême droite israélienne au pouvoir, de « finir le travail de 1948 » — expulser les Palestiniens restés sur le territoire au nom d'un récit inversé selon lequel la terre serait originellement juive et les Palestiniens des colons illégitimes — illustrée par l'usage systématique du terme « Arabes israéliens » plutôt que « Palestiniens d'Israël », qu'elle interprète comme une stratégie sémantique visant à nier l'ancrage territorial palestinien. Elle insiste sur le fait que ce projet dépasse la personne de Netanyahou et est partagé par l'ensemble de la coalition gouvernementale actuelle, doutant même qu'un gouvernement plus centriste mènerait une politique substantiellement différente après le traumatisme du 7 octobre.

Elle décrit une société israélienne largement marquée par un déni médiatique organisé (les chaînes de télévision israéliennes ne diffusant que les images validées par l'armée) et une absence d'empathie généralisée envers les victimes gazaouies, nuancée par l'existence de voix dissidentes minoritaires (elle cite l'historien Shlomo Sand), le traumatisme du 7 octobre ayant particulièrement ébranlé la gauche israélienne dont les kibboutz touchés étaient historiquement engagés dans des actions de solidarité envers des enfants palestiniens. Elle relie ce traumatisme à la remise en cause d'un sentiment structurel de « supériorité coloniale », comparable selon elle au choc causé par les attentats du FLN en Algérie, et documente une émigration croissante mais non officiellement chiffrée d'Israéliens binationaux, redoutant que ce départ des populations les plus modérées ne renforce mécaniquement le poids des franges les plus radicales dans la société restante.

Elle conclut en affirmant qu'aucune paix durable n'est possible avec une bande de Gaza anéantie, la sécurité d'Israël et celle d'un futur État palestinien étant selon elle indissociables, tout en confiant, après près de quarante ans de travail sur la région, être pour la première fois incapable d'entrevoir un espace de sortie de crise.

Excerpts

Sur l'objectif stratégique perçu derrière l'ampleur des destructions à Gaza :

“« L'idée lorsque l'on voit l'ampleur des destructions, c'est de vraiment raser cette bande de Gaza pour que la vie ne soit plus possible à terme sur ce territoire [...] on voit bien dans les bombardements tels qu'ils sont menés que il n'y a aucune volonté d'éviter les femmes et les enfants. »”

Sur le processus de déshumanisation antérieur au 7 octobre :

“« Les Palestiniens on ne les voit plus, et à partir du moment où on ne les voit plus, on rentre dans un processus de déshumanisation [...] cette phrase terrible du ministre de la Défense au lendemain des massacres du 7 octobre qui a parlé d'animaux humains en parlant des Palestiniens. »”

Sur l'impossibilité d'une paix fondée sur l'anéantissement de Gaza :

“« Il ne peut pas y avoir de paix avec un Gaza anéanti [...] il n'y aura pas de sécurité d'Israël s'il n'y a pas un État palestinien qui permette la sécurité pour les Palestiniens, ça pour moi c'est une chose qui est tellement évidente. »”