Lordon, Frédéric
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Lordon refuse de réduire la succession de gouvernements éphémères (dont celui de Sébastien Lecornu) à une simple « crise de régime » au sens des constitutionnalistes, jugeant cette catégorie insuffisante parce qu'elle traite la sphère juridico-politique comme autonome. Convoquant la méthode du matérialisme historique, il propose de voir cette crise institutionnelle comme l'épiphénomène — au sens géologique de l'épicentre — d'une crise plus profonde du capitalisme, résumable en une phrase : « la bourgeoisie ne veut plus payer ». Il développe cette thèse en distinguant deux désirs contradictoires au sein de cette catégorie hybride qu'il nomme « bourgeoisie » (individus riches et grandes entreprises) : en tant que contribuable, elle refuse l'impôt, mais en tant que rentière détentrice de titres de dette publique, elle exige la soutenabilité budgétaire de l'État — contradiction que les pouvoirs successifs auraient tenté de résoudre en sabrant les dépenses collectives (services publics, réforme des retraites), jusqu'à un seuil devenu socialement insupportable, provoquant l'émergence d'une opposition scindée entre La France insoumise et le Rassemblement national et une configuration parlementaire tripartite intrinsèquement instable (qu'il compare au « problème à trois corps » générateur de chaos déterministe en physique).
Il documente, en écho aux travaux du sénateur Fabien Gay (210 milliards d'euros) et de journalistes d'investigation (270 milliards selon un autre chiffrage), un phénomène qu'il juge inédit sous le macronisme : le subventionnement public massif du taux de profit des entreprises privées par le contribuable, et relaie l'analyse de l'économiste Romaric Godin sur une fracture interne au capital entre capital industriel et commercial (intéressé au maintien de ces subventions) et capital financier (dont l'intérêt dominant est la soutenabilité de la dette sur les marchés obligataires) — fracture que les institutions politiques actuelles ne parviennent plus à accommoder par le compromis, l'établissement du budget devenant, selon lui, un geste politique impossible.
Il développe une critique du discours médiatique et politique appelant au « sens des responsabilités » ou dénonçant la « bordellisation » (terme emprunté à Gérald Darmanin) de la vie politique, qu'il juge d'une « débilité à faire peur » : cette rhétorique moralisatrice, incapable de reconnaître qu'une configuration institutionnelle défaillante ne peut être compensée par la vertu individuelle, masquerait que le désordre actuel a d'abord été semé dans la société par les politiques publiques néolibérales et macronistes elles-mêmes, avant de remonter par capillarité jusqu'aux institutions — phénomène qu'il analyse à travers la catégorie gramscienne de « crise organique », où la stabilité politique, faute de pouvoir reposer sur le consentement, ne peut plus se maintenir que par la coercition (illustrée selon lui par la trajectoire répressive du macronisme depuis les gilets jaunes).
Il développe un jugement sévère sur le Parti socialiste, qu'il qualifie de parti « foncièrement de droite » depuis longtemps, et dont il appelle explicitement à la disparition définitive — la persistance de sa reconnaissance comme parti de gauche relevant selon lui d'un « effet de persistance rétinienne » journalistique. Il explique le déclin historique de la social-démocratie par la destruction des conditions structurelles qui rendaient jadis nécessaire, pour le capital, la négociation de compromis institutionnalisés avec le corps social : la libéralisation des mouvements de capitaux, la concurrence internationale et les délocalisations ayant offert au capital, depuis les années 1970-1980, la capacité d'imposer unilatéralement ses préférences sans avoir plus besoin de négocier — rendant, selon lui, tout « réarmement » de la social-démocratie structurellement impossible.
Un axe central de l'entretien porte sur une analyse psychanalytique spinoziste de Macron, développée dans son livre Pulsion coécrit avec Sandra Lucbert : Lordon distingue le « psychologisme » (jugé intellectuellement invalide) de la prise en compte légitime des « structures psychiques », qu'il présente comme façonnées par les structures sociales elles-mêmes — les structures du capitalisme néolibéral sélectionnant, selon lui, aux étages dominants les structures psychiques les plus adaptées, en l'occurrence celles de la perversion, caractérisée par le déni de l'altérité d'autrui et la jouissance à la mettre en détresse. Il illustre cette thèse par les délais historiquement longs de constitution des gouvernements sous Macron, par son refus d'infléchir la réforme des retraites malgré des manifestations de plusieurs millions de personnes en 2023, et par le rejet des résultats électoraux de 2024, concluant que « de lui-même, jamais Macron ne démissionnera », cette possibilité étant selon lui « orthogonale » à sa structure psychique — un diagnostic qu'il dit avoir formulé dès février 2023, contrairement, selon lui, à l'intersyndicale qui aurait fondé sa stratégie sur une hypothèse erronée quant à la personnalité de son interlocuteur.
Il envisage deux scénarios, et deux seulement, susceptibles de faire partir Macron : un mouvement populaire à caractère quasi insurrectionnel (jugé souhaitable mais peu probable) ou un « débranchement » par le capital lui-même, comparable au renversement de Silvio Berlusconi par les marchés obligataires en 2011 ou de Liz Truss au Royaume-Uni en 2022. Il invite à surveiller les signaux avant-coureurs de ce second scénario — l'écartement des taux d'intérêt obligataires français, puis surtout d'éventuels appels au départ de Macron dans la presse détenue par Bernard Arnault (Les Échos, Le Parisien) — tout en soulignant que le remplacement de Macron par un autre dirigeant sélectionné par les mêmes structures capitalistes ne résoudrait en rien la contradiction budgétaire de fond ni la configuration tripartite de l'Assemblée.
Il conclut sur la question de la passivité populaire, qu'il attribue à un « habitus de la passivité » profondément ancré par le fonctionnement des démocraties représentatives, réduisant l'action politique citoyenne au seul geste électoral quinquennal. Il constate la discréditation des directions syndicales après l'échec du mouvement de 2023 et l'essoufflement du mouvement « Bloquons tout » du 10 septembre, et observe que La France insoumise tend à occuper, par défaut, le rôle de pôle de coordination de la mobilisation — tout en pointant une contradiction structurelle entre les fins institutionnelles et électorales de ce parti (retour à la présidentielle, VIe République) et l'aspiration potentiellement plus radicale d'un mouvement de masse une fois dans la rue. Il plaide, avec l'économiste Bernard Friot, pour l'élaboration d'un schéma institutionnel global de refondation économique et politique (qu'il nomme lui-même « communisme ») dépassant les seules assemblées locales de quartier ou d'entreprise, jugeant que sans objectif clair de destination, un mouvement social ne peut espérer peser durablement face à un adversaire qui, lui, sait précisément où il veut aller.
Excerpts
Sur la contradiction fondamentale de la bourgeoisie comme moteur de la crise :
“« La bourgeoisie ne veut plus payer. [...] Le premier désir de la bourgeoisie, c'est comme contribuable, ne plus payer. Mais la bourgeoisie a un autre désir hétérogène et contradictoire : comme épargnante et rentière, détentrice des titres de la dette publique, son souci c'est que la trajectoire de solvabilité des finances publiques soit garantie. »”
Sur l'impossibilité structurelle pour Macron de démissionner de lui-même :
“« De lui-même, jamais Macron ne démissionnera. La démission de lui-même est un geste qui est orthogonal à sa structure psychique, qui est impossible. [...] Il n'est pas le maître des horloges, il est l'esclave de sa psyché. »”
Sur la nécessité de dépasser la seule créativité locale pour un projet institutionnel global :
“« La créativité de refonte institutionnelle locale ne suffit pas à faire un modèle social alternatif. [...] Dans le camp d'en face, le but n'est pas dans le chemin, le but est dans le but. [...] On a intérêt à élever notre réflexion au même niveau. »”