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Robert, Anne-Cécile

directrice adjointe du Monde diplomatique, professeure à l'Institut de relations internationales et stratégiques, spécialiste des institutions internationales et européennes, autrice de Dernières nouvelles du mensonge et Le Défi de la paix

LE SYSTÈME INTERNATIONAL AU BORD DE LA RUPTURE : la catastrophe qui nous attend

Elucid · Mar 8, 2025

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Core ideas

Robert retrace la genèse tardive des institutions internationales permanentes (fin du XIXe siècle), retardée par la croyance qu'il suffisait de convoquer des conférences diplomatiques ponctuelles, jusqu'à ce que les deux guerres mondiales convainquent les États de la nécessité de structures pérennes. Elle explique l'échec de la Société des Nations par l'absence des États-Unis (le Congrès américain ayant refusé la participation malgré la volonté de Wilson), le manque de moyens coercitifs, et l'incapacité structurelle de toute organisation à contenir des régimes fondés sur une logique de conquête violente comme le nazisme — contrairement à l'ONU de 1945, dotée d'un Conseil de sécurité à cinq membres permanents et droit de veto censé lui conférer une cohérence coercitive supérieure. Elle défend l'idée que le droit international, bien qu'expression de rapports de force, n'est pas réductible à eux : même les États-Unis victorieux en 1945, en position d'imposer une paix par la force, ont jugé de leur intérêt bien compris de créer une organisation internationale plutôt qu'une simple Pax Americana.

Elle détaille l'architecture de la Charte de l'ONU sur le recours à la guerre : une prohibition de principe assortie de deux exceptions (légitime défense en cas d'attaque, autorisation du Conseil de sécurité au nom de la sécurité collective, illustrée par la coalition de 1990-91 contre l'annexion irakienne du Koweït), complétée par tout un arsenal de mécanismes préventifs de règlement pacifique des différends. Elle relie le principe de non-ingérence (article 2§7) à une revendication historique des pays du Sud contre l'impérialisme et la colonisation plutôt qu'à un simple obstacle bureaucratique, tout en pointant le risque, matérialisé selon elle à plusieurs reprises, que l'universalisme des droits humains serve d'alibi à des interventions armées occidentales imposant leur propre modèle de société.

Elle valorise la fonction de « pression sociale » de l'ONU — la nécessité, même pour les États les plus puissants, de conserver une réputation de respectabilité au sein du « club » international — illustrée par le recours de George W. Bush à une tentative (infructueuse) d'obtenir l'aval du Conseil de sécurité avant la guerre d'Irak de 2003, sous l'influence notamment britannique et malgré l'opposition française symbolisée par le discours de Dominique de Villepin. Elle souligne le rôle de tribune universelle de l'ONU pour les revendications d'indépendance des années 1950-1960, pour la cause palestinienne depuis le discours de Yasser Arafat en 1973, et cite la venue de Nelson Mandela remerciant l'Assemblée générale de son soutien à l'ANC contre l'apartheid comme preuve de cette fonction, ainsi que le rôle discret de la diplomatie onusienne dans la désescalade de la crise des missiles de Cuba en 1962.

Elle regrette la marginalisation croissante du savoir-faire diplomatique au profit d'un discours manichéen porté par des figures médiatiques (citant nommément Bernard-Henri Lévy) annonçant systématiquement un « nouvel Hitler » à combattre plutôt qu'à négocier. Elle développe une critique substantielle de l'érosion progressive, depuis 1945, de la prohibition du recours à la force : invention de la « légitime défense préventive » par les Américains et les Israéliens, dérive de l'« intervention humanitaire » illustrée par le cas du Kosovo (1999, fondée selon elle sur l'invention d'un plan d'épuration ethnique attribué à Slobodan Milošević), et surtout l'émergence de la notion d'« ordre international fondé sur des règles » qu'elle analyse comme un concept délibérément flou permettant aux puissances occidentales, au premier chef les États-Unis, de sélectionner à leur convenance les règles qu'elles souhaitent invoquer — illustrée par la contradiction consistant à reprocher à la Chine de violer cet ordre en mer de Chine méridionale alors que les États-Unis n'ont eux-mêmes signé ni la Convention sur le droit de la mer ni la majorité des grands traités sur les droits humains.

Elle documente les mécanismes de justice internationale et leurs limites pratiques : la Cour internationale de justice, dont l'autorité obligatoire n'est reconnue que par le Royaume-Uni parmi les cinq membres permanents (les États-Unis s'étant retirés en 1986 après leur condamnation pour le soutien aux Contras au Nicaragua, la France ayant fait de même après les essais nucléaires), mais dont l'activité n'a jamais été aussi soutenue, y compris par des États ne reconnaissant pas sa juridiction obligatoire ; et la Cour pénale internationale, dont elle souligne l'effet dissuasif réel malgré l'absence de coercition directe (illustré par les difficultés de déplacement de Vladimir Poutine sous mandat d'arrêt, et par l'espionnage israélien avéré de la CPI pour anticiper ses procédures). Elle relève le paradoxe originel de la Charte de l'ONU, signée en 1945 par des puissances elles-mêmes responsables de bombardements incendiaires massifs et des bombes atomiques d'Hiroshima et Nagasaki, tout en défendant les avancées réelles du droit du désarmement (traité de non-prolifération de 1968 imposant en théorie un désarmement réciproque des puissances dotées, traité récent d'interdiction des armes nucléaires voté à l'Assemblée générale malgré le refus des grandes puissances nucléaires de le reconnaître).

Elle qualifie le moment présent de convergence inédite de plusieurs cycles historiques arrivant simultanément à leur terme : le cycle unipolaire américain ouvert par la disparition de l'URSS en 1991 ; le cycle de la « mondialisation heureuse » et du libre-échange, contredit par la résurgence protectionniste et souverainiste actuelle ; le cycle onusien de 1945 lui-même, dont les règles fondamentales (intangibilité des frontières, prohibition de la force) sont ouvertement contestées par plusieurs États (Trump évoquant le Groenland et le Canada, la Russie et Israël procédant à des annexions) ; le cycle des traités de paix de l'après Première Guerre mondiale (1919-1923), contesté notamment par la Turquie d'Erdoğan sur le traité de Sèvres ; et, plus fondamentalement, le cycle des Lumières et de la raison en diplomatie internationale, qu'elle voit céder la place à une logique de passions et de ressentiments historiques (Chine et Russie invoquant des siècles d'humiliation) rendant tout compromis rationnel plus difficile, ainsi que le cycle plus large de l'occidentalisation du monde amorcé à la Renaissance — une phase de « désoccidentalisation » qu'elle juge en soi positive mais que les élites occidentales, selon elle, abordent dans la panique plutôt qu'avec sérénité.

Elle analyse la gestion internationale de la guerre à Gaza comme révélatrice à la fois de l'échec (paralysie du Conseil de sécurité par le seul veto américain) et de la résilience du système onusien dans son ensemble (condamnations de l'Assemblée générale, action humanitaire du Programme alimentaire mondial et de l'OMS, instruction par la Cour internationale de justice de la plainte sud-africaine pour génocide), et identifie le véritable problème comme l'incapacité des cinq membres permanents à dialoguer sérieusement entre eux sur les rapports de force mondiaux, chacun reprochant à l'autre son hypocrisie sélective (les Américains protégeant Israël, les Russes ayant protégé Bachar al-Assad). Elle qualifie sans précédent les attaques directes d'un État membre (Israël) contre une agence onusienne qu'il a lui-même contribué à créer (l'UNRWA), et voit dans la plainte sud-africaine devant la CIJ, largement relayée dans les universités et les pays du Sud, un signe possible que le sauvetage du droit international pourrait venir des pays du Sud plutôt que des Occidentaux qui s'en revendiquent traditionnellement les garants.

Elle se montre sceptique sur la probabilité d'une armée européenne unifiée malgré le désengagement américain de l'OTAN annoncé par Trump, soulignant l'absence structurelle des conditions politiques nécessaires (gouvernement, peuple, projet politique commun) à toute armée digne de ce nom, illustrée par le précédent des « battle groups » européens jamais pérennisés et par l'application inégale des sanctions contre la Russie selon les intérêts nationaux (Hongrie, secteurs exemptés comme le diamant ou le gaz). Elle conclut en jugeant peu probable un effondrement complet du système multilatéral, ce dernier rendant trop de services concrets (aide humanitaire, normes techniques) même aux puissances qui le contestent frontalement (illustré par l'investissement paradoxal de la Chine et de la Russie dans une version « minimale » de l'ONU version 1945, centrée sur la souveraineté plutôt que sur les droits humains), tout en appelant à une mobilisation citoyenne autour des principes fondateurs de la Charte face à la tentation croissante d'un retour aux logiques de puissance et de féodalités internationales rivales.

Excerpts

Sur la notion trompeuse d'« ordre international fondé sur des règles » :

“« On s'aperçoit que l'ordre international fondé sur des règles est en fait un ordre sans règles, complètement à la tête du client, où les États puissants font leur marché dans les règles qui les intéressent en maintenant un flou savant pour éviter d'avoir à préciser exactement de quoi il parle. »”

Sur l'érosion de la confiance dans le système international par les grandes puissances elles-mêmes :

“« On a érodé la confiance dans le système international au point qu'on est au bord de la rupture [...] n'importe qui peut maintenant dire : les Américains l'ont fait, les Russes le font, donc pourquoi pas moi ? »”

Sur l'absence des conditions politiques d'une armée européenne :

“« Une armée, en général, c'est l'aboutissement de l'existence d'une entité politique, un État appuyé par un peuple, si possible démocratique. Dans l'Union européenne, il n'y a rien de tout ça. »”