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Robert, Anne-Cécile

journaliste, spécialiste des institutions européennes, de l'Afrique et de l'ONU, vice-présidente de l'Association pour une Constituante, membre du directoire et du comité de rédaction du Monde diplomatique

LA MANIPULATION DE NOS ÉMOTIONS DANS UNE SOCIÉTÉ DU MENSONGE - Anne-Cécile Robert

Elucid · May 14, 2022

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Core ideas

Robert qualifie l'élection présidentielle de « cauchemar » structurel car dépolitisante par nature — elle transforme tous les enjeux de fond en enjeux personnels et charismatiques, réduisant les électeurs à des « supporters » plutôt qu'à des acteurs réfléchis — un phénomène aggravé selon elle par le rôle exorbitant des sondages, qui transforment le vote en stratégie de blocage plutôt qu'en expression de conviction. Elle défend la proposition du politiste Alain Garrigou d'interdire les sondages d'intention de vote au moins un an avant les élections, jugeant que la prétention de ces instituts à une « photo neutre » de l'opinion est illusoire dès lors que le choix du moment, du contexte et du casting des questions influence structurellement le résultat électoral. Elle interprète l'abstention record, les votes blancs et nuls, ainsi que la non-inscription sur les listes électorales (9% des adultes), comme les symptômes convergents d'une crise démocratique profonde ignorée depuis plus de vingt ans par l'ensemble du personnel politique, citant comme « coups de semonce » systématiquement ignorés le 21 avril 2002 et surtout le référendum de 2005 sur le traité constitutionnel européen (55% de non face à 96% des parlementaires ayant voté oui), dont le contenu a été repris par le traité de Lisbonne adopté par voie parlementaire deux ans plus tard — un événement qu'elle qualifie de véritable « coup d'État constitutionnel ».

Elle plaide pour l'élection d'une assemblée constituante — proposition portée par l'Association pour une Constituante qu'elle codirige — estimant qu'aucune réforme n'est possible dans le cadre actuel de la Ve République, et détaille des garde-fous procéduraux pour éviter la reproduction du personnel politique en place : interdiction de se présenter pour les élus des deux précédentes législatures, interdiction de se présenter sous étiquette partisane, élection ancrée dans le cadre communal ou de quartier (jugé porteur d'une tradition démocratique historique française), afin de forcer un débat centré exclusivement sur la question institutionnelle. Elle dénonce le « mythe de l'expert indépendant et objectif », rappelant que les experts, en économie comme en droit constitutionnel, sont porteurs de convictions divergentes (opposant par exemple les Économistes atterrés aux économistes néolibéraux) et que l'expertise s'est substituée depuis plusieurs décennies au politique dans un mouvement de dépolitisation technocratique, dont l'Union européenne et la Commission européenne seraient l'exemple paradigmatique — un phénomène qu'elle relie au mépris affiché envers le jugement populaire (illustré par une constitutionnaliste affirmant dans Le Monde que « le référendum n'est pas la démocratie »).

Elle analyse le mouvement des gilets jaunes comme un « sursaut démocratique » authentique, initialement bien compris y compris dans les milieux bourgeois qu'elle fréquente professionnellement, avant qu'une campagne de dénigrement ne bascule l'opinion, et dénonce la répression policière par armes de guerre (LBD) comme un choix assumé au sommet de l'État ayant provoqué des mutilations à vie, sans susciter l'indignation attendue de la part des éditorialistes et des institutions de défense des droits humains. Elle développe une réflexion approfondie sur le mensonge contemporain, structurée autour du concept « tout est exact mais rien n'est vrai » emprunté au titre de son livre : des faits véridiques pris isolément peuvent conduire à des interprétations globalement fausses, illustré par l'épisode des trois photos successives d'une infirmière et de policiers lors d'une manifestation, où chaque image, vraie en elle-même, inverse la lecture de l'événement selon l'ordre de diffusion — un phénomène qu'elle relie à la nécessité de réhabiliter le « doute méthodique » cartésien, distinct à la fois de l'adhésion aveugle aux discours officiels et du complotisme délirant.

Elle critique le traitement médiatique de la guerre en Ukraine comme dominé par le registre de l'émotion (images spectaculaires, personnalisation) au détriment de l'analyse des logiques de guerre, et dénonce en particulier la pathologisation du discours diplomatique consistant à qualifier Poutine de « fou » — stratégie rhétorique déjà utilisée contre Kadhafi ou Saddam Hussein — qui dispense d'examiner une logique, selon elle froide et décryptable, de demandes de garanties de sécurité russes ignorées depuis vingt ans, position qu'elle appuie en citant des diplomates comme Védrine, Araud et Gourdault-Montagne. Elle développe une critique sévère de la « diplomatie des valeurs » (rebaptisée « rivalité systémique » dans le langage diplomatique actuel), qu'elle juge être une déformation dangereuse et intrinsèquement conflictuelle de la diplomatie traditionnellement pragmatique — rappelant que l'alliance entre Roosevelt et Staline contre Hitler n'aurait jamais été possible sous ce prisme — et dénonce l'hypocrisie de ce discours moral illustrée par les relations françaises et américaines avec l'Arabie saoudite malgré l'assassinat de Jamal Khashoggi. Elle pointe le deux poids deux mesures dans l'attention médiatique et émotionnelle accordée aux victimes selon leur origine (drapeaux ukrainiens omniprésents contre absence totale de solidarité affichée pour la Palestine, le Yémen ou la RDC, où des millions de morts en vingt ans de guerre suscitent un silence quasi-total), qu'elle attribue à des préjugés géopolitiques hérités des alliances occidentales plutôt qu'à une hiérarchie objective de la gravité des situations. Elle conclut sur le rôle de l'OTAN comme instrument d'hégémonie occidentale plutôt que simple alliance défensive, sur la vassalisation croissante de la diplomatie française vis-à-vis de l'Alliance atlantique depuis Mitterrand et Chirac, et sur l'absence de tout débat démocratique français concernant l'élargissement de l'OTAN, alors que celui-ci engage potentiellement le pays dans un conflit futur — un défaut de délibération stratégique qu'elle rapproche des logiques d'alliances ayant déclenché les deux guerres mondiales.

Excerpts

Sur le mécanisme de « tout est exact mais rien n'est vrai » illustré par l'épisode de l'infirmière :

“« Une photo circule : une infirmière à genoux, mal traitée par les policiers [...] deuxième temps, une autre photo, prise un peu avant, on la voit lancer des cailloux [...] troisième photo : les policiers provoquent d'abord les infirmières [...] chacune de ces photos était vraie, mais on ne pouvait pas comprendre ce qui s'était passé sans toute la séquence. »”

Sur la pathologisation du discours diplomatique comme anti-journalisme :

“« Quand il y a un dirigeant, dire "il est fou" ou "c'est Hitler" — souvenez-vous, Kadhafi, il était fou, c'était Hitler — ça évite les analyses compliquées [...] c'est ça qui crée de l'anti-journalisme : quand on commence à pathologiser, on n'a plus besoin de décrypter une logique. »”

Sur l'hypocrisie de la diplomatie des valeurs illustrée par le deux poids deux mesures des victimes :

“« Un petit enfant syrien mort, ça nous fait de la peine et ça fait la une des journaux ; un petit enfant palestinien mort, ou un petit enfant africain, personne n'en parle [...] la République démocratique du Congo est en guerre depuis vingt ans, plusieurs millions de morts — il y a des victimes plus simples à défendre que d'autres. »”