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Liogier, Raphaël

philosophe et sociologue, professeur à Sciences Po Aix, chercheur au Sophiapol de Paris Nanterre, auteur de Success, l'industrialisation du mensonge aux éditions Les Liens qui Libèrent

HYPOCRISIE COLLECTIVE, FAUX-SEMBLANTS : « La société est au bord de la crise de nerfs ! »

Elucid · Feb 7, 2026

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Core ideas

Liogier part de la distinction entre « succès » et « success » (terme qu'il emploie volontairement en anglais) : le succès désigne une réussite concrète et subjective (réussir ses affaires, être heureux), tandis que le « success » contemporain, observé lors de séjours aux États-Unis à travers la question rituelle « are you successful? », désigne une validation purement circulaire par le regard des autres — combien de personnes pensent que vous réussissez, indépendamment de la vérité, de la rationalité ou du contenu réel de ce que l'on fait. Il relie ce basculement à une incapacité contemporaine à fabriquer des « valeurs authentiques » ou des « qualités » (définies comme tout ce qui ne peut par nature être quantifié) : privée de qualité réelle, la société compense en fabriquant de fausses qualités à partir de quantités massives (vues, argent, followers) — un mécanisme qu'il qualifie d'« industrialisme », déployé depuis le nihilisme matérialiste du XIXe siècle comme réponse au « vide intérieur » propre à la condition humaine.

Il développe une définition de la transcendance comme désir universel de dépassement de soi (« être quelqu'un », avoir un destin), que le pari fondateur de la modernité du XVIIIe siècle — la liberté subjective de l'individu — supposait sans pouvoir le prouver. Selon lui, l'humanité n'a collectivement pas été « à la hauteur » de ce vertige (seuls les mystiques, dans toutes les traditions religieuses, avaient historiquement fait ce pari), ce qui a produit au XIXe siècle, comme l'aurait montré Michel Foucault, une rétractation scientiste restaurant sous couvert de rationalité (la psychiatrisation des femmes jugées « hystériques », par exemple) une morale aussi restrictive que la morale religieuse qu'elle prétendait dépasser — le capitalisme devenant alors une religion de compensation psychique du vide intérieur.

Un axe théorique central de l'entretien porte sur le capitalisme comme « pire des religions » : contrairement aux religions dogmatiques qui, même autoritaires, conservent un regard extérieur (le « regard de Dieu » limitant même le monarque de droit divin), le capitalisme devenu religion est entièrement circulaire et ne répond qu'à lui-même, ce qui le fait basculer, selon Liogier, de l'autoritaire vers le totalitaire — une « puissance pour la puissance » sans transcendance ni esprit critique, ce dernier nécessitant justement un sens du dépassement que la science authentique partagerait avec la mystique. Il illustre le mécanisme de fabrication de fausse qualité par la quantité massive (« coup de masse ») par l'exemple du mot « milliardaire », qui cesse d'être un adjectif descriptif pour devenir un substantif conférant une légitimité à s'exprimer sur n'importe quel sujet.

Il développe une analyse de la financiarisation comme inversion complète du sens historique de la finance — à l'origine une mutualisation du risque au service de l'intérêt général et du temps long — devenue une logique de profit individuel de court terme qui détruit le lien social en fabriquant de fausses valeurs (la valeur boursière d'une entreprise devenant indépendante de ce qu'elle produit réellement), illustrée par la spéculation pure, le modèle des start-up de la Silicon Valley (créer un service à seule fin de le revendre avant qu'on ne découvre son inutilité) et l'exemple des NFT, où l'on n'achète, selon lui, ni jouissance exclusive ni œuvre réelle mais seulement le fait socialement su que l'on est propriétaire.

Liogier développe le concept central du livre : le « mensonge » comme nouvelle exigence morale inédite dans l'histoire humaine, distincte des formes classiques de mensonge (mythomanie, mensonge stratégique, mensonge d'État, mensonge pieux) en ce qu'il n'a plus pour fonction de cacher quoi que ce soit — tout le monde sachant que tout le monde ment — mais de préserver une fiction commune faute d'alternative. Il en déduit que ce qui est aujourd'hui reproché publiquement à un individu n'est jamais de mentir mais de mal jouer le jeu du mensonge (ne pas paraître assez heureux ou sincère), ce qui expliquerait les actes de contrition publics contemporains, comparés explicitement aux rétractations de l'Inquisition. Il prolonge cette analyse au mépris contemporain pour les responsables politiques — activité jadis considérée comme la plus noble (l'Antiquité grecque) et devenue synonyme de mesquinerie précisément parce que les politiques savent que l'on sait qu'ils mentent et persistent malgré tout sans la moindre pudeur, provoquant un dégoût renforcé par le miroir qu'ils tendent à notre propre dépendance collective à l'apparence.

Il développe une lecture de Donald Trump et, en creux, d'Elon Musk, non comme des anomalies mais comme l'aboutissement caricatural du système : des « fils de riches » sans limite (financière, sexuelle, sociale) devenus rois du monde faute de tout garde-fou politique encore fonctionnel, incarnant une « trumperie ultime » consistant à revendiquer bruyamment la vérité tout en fabriquant industriellement de fausses informations — succès rendu possible, selon lui, non par une qualité propre à ces individus mais par le fait que le mensonge général de la société les rend désirables comme figures d'identification. Il formule à ce titre quatre « lois secrètes » implicites du système : croire ce que l'on veut pourvu qu'on fasse semblant d'y croire jusqu'au bout ; ne pas se faire prendre ; répondre à toute critique en criant plus fort plutôt qu'en argumentant ; et se comporter en public comme en privé et inversement (l'intimité feinte des hommes politiques envers des inconnus, la distance réelle envers leurs propres proches).

Il développe une critique de la transformation du travail et de l'emploi en pur instrument de mise en scène sociale (division binaire entre inclus et exclus du système), estimant — contre l'idée reçue que l'on travaillerait davantage qu'avant — que le véritable mal contemporain est la perte de sens de l'activité plutôt que sa quantité, rejoignant les « bullshit jobs » de David Graeber dans un néolibéralisme selon lui non pas déréglementé mais hyper-bureaucratisé. Il avance une critique fiscale personnelle et contestée : l'impôt sur le revenu, même très progressif, deviendrait paradoxalement un outil « inégalitaire » en donnant l'illusion de taxer les riches alors que ceux-ci s'attribuent des revenus symboliques minimes (au niveau du SMIC) tout en faisant porter l'essentiel de leur train de vie par leur patrimoine et leurs sociétés — ce qui devrait, selon lui, orienter la fiscalité vers le capital plutôt que le revenu. Il relie cette logique de triche généralisée et institutionnalisée au burnout, qu'il définit non comme un simple épuisement nerveux mais comme une « maladie ontologique ou métaphysique » — la perte du sens de l'activité produisant un désinvestissement progressif, un repli sur soi et, in fine, l'incapacité à continuer de se lever, la société elle-même se trouvant selon lui « au bord de la crise de nerfs ».

Il conclut sur l'intelligence artificielle, dont il écarte le risque de type « Terminator » au profit d'un risque qu'il juge sous-estimé, celui d'une « zombification » épistémologique de la science : les IA génératives produisant des corrélations statistiques massives (par exemple une probabilité de cancer à un âge donné) sans théorie causale explicative, ce qui inverse le principe poppérien de réfutabilité — l'absence totale de théorie devenant la forme ultime d'irréfutabilité — et installe un rapport quasi religieux à des machines dont même les concepteurs ne comprennent plus le fonctionnement interne, jusqu'à leur prêter une conscience possible : « on a le Dieu qu'on mérite ».

Excerpts

Sur la distinction entre succès réel et « success » comme validation circulaire par le regard d'autrui :

“« On vous demande si vous êtes successful, mais ça ne veut pas dire si vous avez du succès, c'est combien de regards pensent que vous êtes successful. [...] Le fond de ce que vous dites, que ce soit vrai ou pas, rationnel ou pas, compte beaucoup moins que le fait même d'être successful en tant que tel. »”

Sur le capitalisme comme religion sans regard extérieur, donc totalitaire :

“« Dans le capitalisme comme religion, il n'y a même plus ce regard extérieur, c'est totalement circulaire. Et comme c'est totalement circulaire, ça va donner naissance à quelque chose qui n'est plus seulement autoritaire mais qui devient totalitaire [...] c'est le cycle de la puissance pour la puissance, la puissance sans transcendance. »”

Sur le burnout comme maladie ontologique plutôt que simple fatigue :

“« Le burnout dans son niveau plus profond, au-delà de la tension nerveuse, c'est une maladie ontologique ou métaphysique. C'est d'un seul coup : mais qu'est-ce que je fais là ? [...] Pour moi, c'est la société qui est en burnout aujourd'hui. On est dans une société au bord de la crise de nerfs. »”