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Pelopidas, Benoît

docteur en sciences politiques, fondateur du programme d'étude des savoirs nucléaires à Sciences Po, auteur de Repenser les choix nucléaires

LES ARMES NUCLÉAIRES SONT HORS DE CONTRÔLE (et nos dirigeants ne sont pas prêts) - Benoit Pelopidas

Elucid · Mar 1, 2025

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Core ideas

Pelopidas distingue la prolifération horizontale (l'acquisition de l'arme nucléaire par de nouveaux États) de la prolifération verticale (l'augmentation ou la modernisation des arsenaux des États déjà dotés), et démontre que le discours médiatique et politique inverse l'importance relative de ces deux phénomènes : alors que la prolifération horizontale est historiquement à un niveau bas depuis les années 1980-1990 (un seul cas véritable depuis 2006, l'Iran étant soupçonné mais non confirmé), c'est la prolifération verticale — la modernisation systématique des neuf arsenaux existants depuis le début des années 2010 — qui constitue la dynamique structurante et durable, largement absente de la couverture médiatique. Il rappelle que sur 120 000 armes nucléaires produites au total, le pic de 70 000 au milieu des années 1980 est retombé à environ 12 000 aujourd'hui, mais souligne qu'avec seulement une centaine d'explosions de la taille d'Hiroshima, la théorie de l'hiver nucléaire prévoit une famine globale susceptible de détruire la civilisation — soit environ 1 % de l'arsenal mondial actuel.

Il déconstruit trois erreurs répandues du discours sur la prolifération : l'idée que le désir de l'arme nucléaire serait universel (alors que 80 % des États n'ont jamais eu d'activité nucléaire militaire, et que sur les 20 % qui ont exploré cette voie, environ 75 % y ont renoncé avant d'aboutir) ; l'association systématique entre sécurité nationale et acquisition de l'arme (illustrée par le refus historique de l'armée norvégienne d'accueillir des armes américaines sur son sol, précisément pour ne pas devenir une cible prioritaire soviétique) ; et l'absence de responsabilité des grandes puissances dans la diffusion de cette technologie — il établit qu'aucun État doté aujourd'hui n'a obtenu l'arme sans l'aide d'au moins un membre permanent du Conseil de sécurité de l'ONU, ce qui implique une responsabilité de ces derniers non seulement dans le transfert technique mais dans la diffusion de la « désirabilité » même de l'arme (présentée comme condition de souveraineté, sans risque et peu coûteuse). Il documente l'unique cas d'un État ayant développé, déployé puis démantelé volontairement son arsenal — l'Afrique du Sud, qui avait conçu six bombes et travaillait sur une septième avant de tout démanteler au début des années 1990 — et corrige l'idée reçue selon laquelle l'Ukraine, la Biélorussie et le Kazakhstan auraient été des « États nucléaires » ayant renoncé à leurs armes après 1991 : ils hébergeaient des armes soviétiques sans en détenir ni les codes de lancement ni le personnel technique national.

Il critique le vocabulaire de « dissuasion » et de « défense » comme relevant de la communication stratégique plutôt que de catégories d'analyse neutres, l'usage du terme supposant déjà acquis l'effet dissuasif de l'arsenal sans que cet effet ait jamais été démontré empiriquement. Il relève une asymétrie de traitement médiatique et académique où les partisans du désarmement sont systématiquement identifiés comme militants, tandis que des experts financés par l'industrie de la défense sont présentés comme des voix indépendantes. Il illustre l'apport de la recherche indépendante par plusieurs résultats inédits : la démonstration que la première génération de la force de frappe française n'était pas opérationnellement crédible avant 1974 (fait ignoré des parlementaires interrogés), et le rôle documenté du secret institutionnel qui limite structurellement la reddition de comptes démocratique sur les choix nucléaires, les mêmes acteurs décidant de la politique et de la temporalité de sa divulgation.

Il développe une critique de la « dissuasion nucléaire étendue » (l'engagement d'un État dot à utiliser ses armes pour protéger des alliés, fondement théorique de l'OTAN) comme une promesse dont la crédibilité a été explicitement mise en doute par ses propres architectes historiques — de Gaulle, mais aussi Kissinger, McNamara et Nixon lui-même (qui l'aurait qualifiée de « load of crap ») — et souligne que même des présidents ayant publiquement affirmé l'horizon de l'abolition nucléaire (Obama à Prague) ont dans le même temps engagé des programmes de modernisation massive de leurs arsenaux (jusqu'à 1 700 milliards de dollars), preuve selon lui que les intentions déclarées ne suffisent pas à évaluer les effets réels d'une politique.

Il affirme sans détour que l'usage réel des armes nucléaires reste possible, s'appuyant sur plusieurs indices convergents : la nécessité même de maintenir la crédibilité de la menace pour que la dissuasion fonctionne ; le refus persistant de la plupart des États dotés (et de l'OTAN) d'adopter une politique de non-emploi en premier ; le refus de certains États dotés de ratifier les protocoles de non-ciblage des zones exemptes d'armes nucléaires ; et surtout les résultats de simulations de crise (comme le jeu de guerre Able Archer/Proud Prophet de 1983, confirmé par un général américain en charge de l'arsenal nucléaire comme aboutissant le plus souvent à une guerre nucléaire globale, et une simulation menée sous l'administration Obama où les titulaires du Conseil de sécurité national répondaient à une frappe tactique russe par une riposte nucléaire, contrairement à leurs adjoints optant pour une réponse conventionnelle). Il relève que Jimmy Carter est le dernier président américain à avoir personnellement participé à une simulation de crise nucléaire, Reagan ayant évité pendant plus d'un an le briefing correspondant.

Il détaille la crise des missiles de Cuba (1962) pour nuancer le récit convenu d'une gestion rationnelle et prudente : Kennedy aurait initialement escaladé la situation pour des raisons de politique intérieure (crainte électorale d'être jugé faible), contre l'avis de plusieurs conseillers dont McNamara jugeant que les missiles cubains ne modifiaient pas l'équilibre stratégique ; sa gestion ultérieure de la crise aurait en revanche été exemplaire, mais reposait sur sa seule résistance quotidienne face à une majorité de son comité exécutif favorable à l'usage de la force. Il révèle le rôle méconnu de Fidel Castro, qui aurait écrit à Khrouchtchev pour demander le déclenchement d'une frappe nucléaire soviétique plutôt qu'une capitulation, ainsi que celui du chancelier Adenauer, poussant lui aussi à l'escalade — soulignant que l'absence d'escalade a précisément résulté du fait que les deux dirigeants des superpuissances n'ont pas écouté leurs alliés les plus bellicistes. Il documente également un épisode largement méconnu de 2017 où l'administration Trump aurait préparé un plan de frappe de la Corée du Nord avec 80 armes nucléaires de 100 kilotonnes (l'équivalent de huit fois Hiroshima chacune), le secrétaire à la Défense Jim Mattis ayant confié avoir dormi en tenue de sport pour être prêt à agir.

Il développe le concept de « vulnérabilité épistémique » en trois dimensions : l'exclusion spontanée du risque nucléaire de nos préoccupations quotidiennes, renforcée par la sous-couverture médiatique des vulnérabilités matérielles et par un discours éducatif ayant délibérément évité, depuis les années 1950, d'exposer l'impossibilité empirique de protéger les populations contre une frappe nucléaire depuis l'avènement des missiles balistiques thermonucléaires ; l'incapacité structurelle des experts institutionnels à documenter cette vulnérabilité, leur rôle consistant à reproduire le discours de protection ; et, plus surprenant, la difficulté de ses propres interlocuteurs de recherche (quelles que soient leurs préférences politiques) à véritablement croire à ce qu'ils savent intellectuellement être vrai. Il détaille plusieurs incidents documentés d'explosions nucléaires évitées par chance plutôt que par le contrôle : l'accident de Goldsboro (Caroline du Nord, 1961, un bombardier B-52 désintégré en vol larguant deux bombes thermonucléaires équivalant à 250 Hiroshima chacune, sauvées par un unique interrupteur resté en position sûre — interrupteur qui aurait pourtant défailli plus de vingt fois dans les vingt années suivantes) et l'incendie de Grand Forks (Dakota du Nord, 1980, où seule une tempête et la direction du vent ont empêché les flammes d'atteindre le compartiment des explosifs nucléaires). Il évoque également un cas français resté non rapporté à de Gaulle : un Mirage IV ayant atterri avec une bombe AN11 sous ses ailes après une fausse alerte, alors que la procédure prévoyait son largage et que la sûreté de cette bombe n'avait pas été testée à l'époque.

Il conteste l'affirmation selon laquelle les armes nucléaires auraient garanti la paix pendant la Guerre froide, rappelant que cette période a été marquée par des guerres par procuration ayant causé plus de 25 millions de morts, que des États non dotés ont fréquemment attaqué des États dotés, et que la possession de l'arme peut au contraire encourager l'agression conventionnelle sous couvert d'une « ombre portée » de protection perçue (illustré par le Pakistan dans les années 1990-2000, la Corée sous Staline, et l'invasion russe de l'Ukraine en 2022). Sur l'Iran, il relativise le discours alarmiste répété depuis 2006, insistant sur l'opacité fondamentale des intentions des dirigeants iraniens (comparable à celle du Kremlin pendant la Guerre froide) et sur le fait qu'une coalition interne favorable à la bombe ne remporte pas toujours la bataille des ressources face à d'autres priorités. Il cite ses propres sondages (7 000 répondants européens en 2019 et 2024) révélant une distorsion frappante de la « géographie mentale » du nucléaire : plus de 40 % des sondés désignent l'Iran comme puissance nucléaire dotée, contre seulement 30 % pour le Pakistan, qui possède réellement l'arme. Il conclut sur le rôle de la culture populaire, essentielle selon lui pour contrer la vulnérabilité épistémique pendant la Guerre froide, mais qui aurait depuis basculé vers la minimisation ou l'inversion de la menace nucléaire en instrument salvateur (illustré par l'évolution de Godzilla, autrefois incarnation de la perte de contrôle nucléaire, devenu son propre antidote dans les productions des années 2010), et appelle à une politique de défense qui articule enfin, contrairement à la situation actuelle où ces deux champs opèrent en silos totalement disjoints, les vulnérabilités nucléaires et les transformations environnementales à long terme (les armes nucléaires en cours de fabrication étant conçues pour rester en service jusqu'en 2090).

Excerpts

Sur la fausse promesse de la dissuasion nucléaire étendue :

“« De Gaulle est très célèbre pour avoir dit qu'il n'y croyait pas [...] le président Nixon lui-même a dit que la promesse de dissuasion étendue était un "load of crap". Le doute sur la crédibilité de la dissuasion nucléaire étendue n'est pas un doute purement théorique, c'est un doute affirmé par des acteurs historiques de premier plan. »”

Sur le rôle de la chance plutôt que du contrôle dans l'évitement de catastrophes nucléaires :

“« Des explosions nucléaires non désirées ont été évitées par chance et pas par la pratique parfaite de la dissuasion nucléaire, et on a aussi des cas où ce qui a empêché l'explosion non désirée, c'est la désobéissance ou la défaillance technique. »”

Sur l'illusion qu'on pourrait choisir de ne pas être concerné par la question nucléaire :

“« Le choix qu'on a, ce n'est pas d'être affecté ou pas par les politiques nucléaires, c'est d'être actif ou passif face à cette question. En tant que contribuable, l'État attend de nous que nous financions l'arsenal ; en cas de crise, il n'y aurait pas le temps de consultation démocratique. »”