Buéno, Antoine
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Buéno définit la prospective de long terme (au-delà de deux à quatre décennies) comme un exercice paradoxalement plus sûr que la prospective de court terme, car il porte sur des dynamiques générales plutôt que sur les aléas de l'actualité — illustré par l'exemple de la carte postale de 1906 montrant un facteur livrant du courrier papier par avion en l'an 2000 : l'anticipation technologique (l'aviation) était juste, mais l'anticipation de rupture (la dématérialisation du courrier par le numérique) manquait totalement. Il distingue deux fonctions de la prospective — prévoir pour s'y préparer, et alerter pour empêcher la réalisation d'un scénario indésirable — illustrées par la comparaison entre Huxley (Le Meilleur des mondes, dictature douce par la récompense, jugée plus proche de notre monde actuel de « capitalisme de surveillance ») et Orwell (1984, dictature par la terreur, dont l'échec relatif comme prédiction pourrait paradoxalement signaler son succès comme mise en garde ayant mobilisé les esprits contre le totalitarisme). Il rejette explicitement toute lecture complotiste du pouvoir mondial, affirmant que même les dirigeants les plus puissants (Xi Jinping, Joe Biden) n'exercent qu'une influence limitée sur un « système monde » chaotique et complexe comparable à la météo ou au climat, régi par des phénomènes d'émergence propres aux systèmes complexes plutôt que par une volonté centralisée.
Il identifie le réchauffement climatique comme la menace la plus sérieuse pour l'humanité, en insistant sur le risque de « point de bascule » au-delà de 1,5-2°C d'augmentation, qui déclencherait des boucles de rétroaction positive auto-entretenues (feux de forêt libérant du carbone stocké, baisse de l'albédo terrestre par fonte des glaces, dégel du permafrost libérant carbone et méthane) rendant vain tout arrêt même total des émissions humaines. Il critique le dernier rapport du GIEC pour sa focalisation, selon lui dangereuse, sur les comportements individuels — jugés d'impact marginal face à des structures économiques (modèles énergétique, agricole, industriel) qui échappent largement au contrôle des individus. Il consacre une large partie de l'entretien à la question de l'effondrement, objet d'un livre en préparation, se positionnant entre les tenants de l'inéluctabilité de l'effondrement (« collapsologues », héritiers du rapport Meadows de 1972 qu'il juge être l'un des documents les plus importants du XXe siècle) et les « cornucopiens » libéraux ou transhumanistes convaincus de la capacité infinie de l'innovation à repousser les limites — plaidant pour une troisième voie où l'effondrement reste possible mais non inéluctable, et catégoriquement pas souhaitable, y compris pour ceux qui l'envisageraient comme une opportunité de « table rase ». Il distingue trois causes structurelles d'effondrement rarement présentées séparément selon lui : la complexité systémique elle-même comme source de fragilité (scénario d'« arrêt cardiaque » soudain), la raréfaction des ressources (en particulier le pic pétrolier, moment où l'offre ne peut plus suivre une demande structurellement croissante), et la pollution — cette dernière, via le réchauffement climatique, lui semblant la plus sérieuse des trois.
Il conteste la formule célèbre du rapport Meadows (« pas de croissance infinie dans un monde fini ») par trois arguments : une partie de la croissance est immatérielle (richesse culturelle et scientifique) ; les limites en ressources se révèlent historiquement plus reculées que prévu grâce à l'innovation technologique (illustré par la baisse continue du prix du cuivre malgré l'épuisement des gisements riches) ; et surtout, il défend sa conviction personnelle que l'humanité pourrait sortir du système fermé terrestre via l'exploitation spatiale, rendant possible une croissance infinie dans un univers aux ressources virtuellement infinies. Il critique la décroissance comme reposant sur un découplage encore plus irréaliste que celui postulé par la croissance durable — celui entre la taille de l'économie et le niveau de vie des individus — et juge un « état stationnaire » économique globalement irréaliste à l'échelle mondiale faute de gouvernance globale, tout en notant que l'humanité consomme déjà l'équivalent de 1,6 à 1,7 planète.
Sur la démographie, il défend une position affirmée en faveur d'une maîtrise volontaire et non coercitive de la natalité mondiale (via l'éducation des filles et le financement du planning familial, citant les 80 millions de grossesses non désirées annuelles coïncidant avec 80 millions de naissances supplémentaires par an), rejetant fermement les politiques natalistes autoritaires (citant les stérilisations forcées américaines antérieures au nazisme, la politique indienne de castration, la politique chinoise de l'enfant unique) tout en soulignant que cette dernière, malgré son caractère abominable, aurait évité l'émission de gaz à effet de serre équivalente à 500 millions d'habitants supplémentaires. Il propose une contribution financière des naissances des pays de l'OCDE pour financer l'accélération de la transition démographique dans les pays du Sud. Sur le transhumanisme, il se décrit « transhumaniste de cœur mais pas de tête » : il adhère émotionnellement au rêve d'immortalité (via génétique CRISPR-Cas9, biomécatronique, culture d'organes) mais conteste son inéluctabilité et son calendrier resserré souvent annoncé, situant une IA forte plausible seulement à la fin du XXIe siècle et alertant sur le danger déjà présent du « bio-hacking » domestique en génétique, accessible depuis 2012, bien plus immédiat selon lui que le risque de l'IA. Il conclut sur trois leviers technologiques d'espoir contre l'effondrement climatique — la fusion nucléaire, la géo-ingénierie de captation directe du carbone (jugée cruciale mais non encore compétitive économiquement) et surtout le « space mining », l'exploitation minière spatiale, qu'il présente comme en passe de devenir économiquement réaliste grâce à la baisse des coûts de lancement (SpaceX) et donc comme la seule voie, selon lui, de « sanctuariser » durablement la planète.
Excerpts
Sur l'absence de pilotage centralisé du monde par les puissants :
“« On est dans un monde qui suit une course que personne ne maîtrise [...] cette espèce d'interactions permanentes, chaotiques, extrêmement complexes, c'est ça le cours du monde, et personne aujourd'hui ne la maîtrise. »”
Sur le risque de point de bascule climatique rendant vain l'arrêt des émissions humaines :
“« Même si on arrête d'émettre du carbone du jour au lendemain par un coup de baguette magique, ça changera rien, parce que la planète en émettra du carbone et du méthane par elle-même [...] si on perd le contrôle de ce thermostat mondial, effectivement c'est l'effondrement. »”
Sur le lien entre droits des femmes et enjeu climatique :
“« Défendre le droit des femmes partout dans le monde [...] les droits des femmes et la cause de la planète, c'est le même combat [...] vous avez aujourd'hui dans le monde 80 millions de grossesses non désirées et, dans le même temps, chaque année, 80 millions de Terriens en plus. »”