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Reghezza-Zitt, Magali

géographe, maîtresse de conférences à l'ENS Ulm, ancienne membre du Haut Conseil pour le climat de 2019 à 2023, autrice de Bienvenue en 2055, dans un monde neutre en carbone aux éditions du Seuil

Magali Reghezza-Zitt - Bienvenue en 2055

Librairie Mollat · Sep 11, 2026

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Core ideas

Reghezza-Zitt explique le choix narratif de son livre — se projeter dans un monde neutre en carbone en 2055 plutôt que de décrire seulement la catastrophe climatique — par un constat personnel : bien que le diagnostic et les solutions soient connus et évalués par le GIEC, elle avait elle-même intégré l'idée qu'on n'y arriverait pas, ce qu'elle juge absurde puisque l'alternative (poursuite du réchauffement) mène à des limites d'adaptation physiquement infranchissables. Elle situe l'horizon 2050 comme le moment où la neutralité carbone permettrait de contenir le réchauffement autour de 1,8°C en fin de siècle, contre une trajectoire actuelle proche de 3°C.

Elle détaille son premier chapitre, une plongée sensorielle dans un quotidien décarboné (fin de la fast fashion et du plastique omniprésent, retour des odeurs de fleurs et du chant des oiseaux en ville, alimentation locale retrouvant du goût), construite à partir de son expérience du confinement Covid et de témoignages recueillis sur la disparition récente des bruits naturels (oiseaux, craquements de vigne). Elle insiste sur le fait que ce monde renoncerait au superflu sans renoncer à l'essentiel, et dédie ce chapitre aux lanceurs d'alerte qui ont œuvré sans succès pendant des décennies (elle cite Jean Jouzel).

Elle explique la logique physique du réchauffement climatique comme un problème de stock et de flux (le CO2 accumulé dans l'atmosphère depuis 1850 ne peut être retiré, seul l'arrêt des émissions futures stoppe la progression du réchauffement) pour justifier que le climat de 2050 soit largement déjà écrit (franchissement du seuil de 1,5°C attendu au début des années 2030), tout en soulignant que ce qui se passe après ce seuil dépend entièrement des choix présents. Elle détaille des phénomènes jugés irréversibles à l'échelle humaine (fonte des glaciers alpins, disparition d'essences d'arbres, dérèglement des saisons) et souligne l'existence de limites physiologiques dures, en particulier pour les personnes de plus de 60 ans lors des canicules, comme preuve que l'adaptation illimitée est un mythe y compris pour les plus riches.

Elle présente la transition vers la neutralité carbone non comme un ajustement mais comme une révolution nécessitant des choix politiques assumés (nucléaire, éolien, réorganisation industrielle) qu'elle refuse de trancher elle-même au nom de la neutralité scientifique, insistant sur le fait que chaque option comporte risques, bénéfices et dépendances aux choix passés — image du jeu d'échecs qu'il faudrait soudainement transformer en jeu de dames, la modernité entière (bien-être, émancipation des femmes, protection sociale, agriculture) ayant été bâtie sur les énergies fossiles, ce qui explique la difficulté du sevrage. Elle qualifie d'« obstruction climatique » l'alignement d'intérêts financiers cherchant à prolonger le statu quo fossile le plus longtemps possible, la distinguant explicitement du complotisme, et met en garde contre une résurgence de discours pseudo-scientifiques hiérarchisant les vies humaines (comparés aux mesures crâniennes du XIXe siècle), qu'elle interprète comme une tentation de « darwinisme social » face au changement climatique, illustrée selon elle par des figures comme Elon Musk.

Elle détaille, en s'appuyant explicitement sur les rapports du Haut Conseil pour le climat plutôt que sur sa propre invention, deux trajectoires possibles pour l'agriculture (intensive et robotisée versus extensive et paysanne) et souligne, sur l'industrie, la nécessité d'une réindustrialisation française pour électrifier les usages (notamment la production de chaleur industrielle), citant l'avance chinoise sur l'électrification des usages (véhicules électriques, panneaux solaires) motivée par des impératifs internes de pollution urbaine et de leadership géopolitique plutôt que par idéalisme écologique, et reliant la crise du détroit d'Ormuz de l'année en cours à une dépendance persistante aux énergies fossiles pesant directement sur le pouvoir d'achat français (taxe carbone intégrée au prix de l'essence).

Elle appelle à un « Mai 68 de la décarbonation » — non pas une répétition littérale de 1968 mais une remise en dialogue collectif entre syndicats, patronat et salariés, à l'image de ce moment historique, autour des choix de ce que la société est prête à garder ou à perdre — et critique fortement l'individualisation de la responsabilité climatique (l'injonction aux « petits gestes ») qui occulte, selon elle, l'inégalité structurelle d'exposition et de moyens face au changement climatique : elle documente que les catégories les plus pauvres subissent le plus les effets du réchauffement (canicules, transports non climatisés, logements mal isolés) tout en bénéficiant le moins des aides à la transition (ristournes sur les carburants non redistributives, crédits d'impôt inaccessibles aux locataires), illustrant ce constat par les inégalités d'exposition scolaire pendant le Covid et les canicules de l'année en cours.

Elle défend un triptyque pour orienter la sobriété (« éviter », « améliorer », « changer ») plutôt que la présenter comme une punition, citant des exemples concrets (suremballage plastique inutile, renouvellement compulsif de smartphones, alimentation industrielle bon marché mais délétère) et retrace la généalogie historique du concept de sobriété comme privilège aristocratique dans l'Antiquité (romaine et athénienne, reposant sur l'esclavage), pour souligner le retournement contemporain qui présente la sobriété comme régressive. Elle relie cette réflexion à la question de la justice environnementale internationale (rapport Brundtland de 1987 sur le développement durable, née de la tension entre pays voulant la durabilité et pays voulant le développement) et affirme, en s'appuyant sur les conclusions du GIEC validées à l'unanimité par 195 États, que les solutions bas carbone peuvent simultanément répondre aux enjeux de pouvoir d'achat, d'éducation, d'emploi et de santé publique (illustré par l'alignement entre recommandations nutritionnelles de l'OMS et alimentation décarbonée).

Elle conclut sur l'appel à une « repolitisation » de l'action écologique, contre le sentiment d'impuissance et le traitement médiatique en mesures ponctuelles (elle cite la petite phrase du climatologue Christophe Cassou « il faut politiser les canicules »), plaidant pour un authentique projet de société porté par des visions politiques concurrentes et assumées (à la manière des grandes planifications passées, de De Gaulle à Mitterrand) plutôt que pour des solutions technocratiques univoques imposées par la science.

Excerpts

Sur l'impossibilité de transformer les usages sans changer les règles du jeu :

“« La modernité, imaginez-la comme un jeu d'échecs [...] et tout d'un coup j'arrive et je vous dis : voilà, vous allez devoir jouer aux dames [...] on est des champions d'échecs et donc on essaie de jouer aux dames avec les règles des échecs, parce que notre vie est construite sur les fossiles. »”

Sur l'injustice sociale de l'exposition aux canicules :

“« J'ai eu la chance d'être dans des studios climatisés, dans des taxis climatisés, je vous assure que je n'ai pas vécu la même canicule que les personnes qui travaillaient dehors [...] on a besoin de se rendre compte qu'à un moment on a la chance, dans une démocratie, de pouvoir se mettre ensemble. »”

Sur la sobriété comme redéfinition plutôt que privation :

“« Est-ce que raconter l'histoire du soir à ses enfants, aller voir sa grand-mère [...] profiter juste du temps d'un café en terrasse, c'est si horrible que ça ? [...] Chez les Romains, la sobriété c'était l'apanage des riches, la possibilité d'avoir ce temps pour devenir un honnête homme. »”