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Leridon, Blanche

essayiste, autrice de Nos inachèvements, éditions du Seuil

Blanche Leridon - Nos inachèvements

Librairie Mollat · Sep 13, 2026

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Core ideas

Leridon explique la genèse de son livre par une observation personnelle devenue universelle : l'inachèvement — piles de livres jamais terminés, séries abandonnées au premier épisode, difficulté à quitter une relation amoureuse, une soirée ou un lieu de vacances — s'est révélé omniprésent dans son existence, du plus anodin au plus sérieux, et elle a voulu vérifier que cette expérience dépassait son cas personnel. Le livre s'est enrichi au contact des réactions de son entourage, chacun apportant son propre « territoire d'inachèvement » (elle cite le chapitre sur le bricolage, né de ces conversations) ; elle assume la dimension fragmentaire, personnelle et volontairement partielle de l'ouvrage, ayant délibérément écarté certains sujets (la fin de vie, le « quiet quitting » professionnel) pour rester sur un registre philosophique, sociologique et littéraire plutôt que politique.

Son projet central est une entreprise de réhabilitation de l'inachèvement : cesser de le percevoir comme un abandon coupable ou un échec révélant un manque de détermination, sans pour autant tomber dans la complaisance inverse qui tolérerait de ne plus jamais rien finir. Elle défend l'idée qu'inachever peut être un acte de courage et de libre arbitre, une émancipation face à l'injonction systématique à la productivité et à la conclusion — trouvant dans l'art (le non finito de Michel-Ange, le roman fragmentaire de Kafka) le paradigme d'une inachèvement qui laisse place à l'interprétation et à l'émotion du spectateur ou du lecteur, une qualité qu'elle étend aux actions de l'existence ordinaire.

Elle emprunte à la philosophe Claire Marin (et à son concept de « désacoutumance ») une temporalité en trois étapes du rapport à l'inachèvement — résistance, complaisance, puis consentement — et illustre par son expérience personnelle (des lectures estivales ambitieuses jamais terminées, dont elle apprécie sans culpabilité les portions lues) cette possibilité de faire la paix avec ce qui reste incomplet. Elle défend aussi la valeur des commencements en eux-mêmes, indépendamment de leur aboutissement : écrire un message qu'on ne finira jamais par envoyer, ou entamer une action dont on pressent qu'elle ne sera pas menée à son terme, reste un cheminement intellectuel et émotionnel dont la valeur ne dépend pas de la conclusion — une réflexion qu'elle relie aux travaux de Claire Marin sur les commencements.

Elle explore la dimension psychanalytique de l'achèvement, rappelant que le mot « achever » porte en lui l'idée de « porter le coup fatal », donc une connotation mortifère qui explique l'appréhension collective à conclure, tout en notant le paradoxe inverse : la fin tant attendue (fin d'un examen, rendu d'un projet) déçoit souvent car le corps et l'esprit mettent du temps à intégrer que quelque chose est réellement terminé — il n'existe pas de corrélation immédiate entre la fin objective et le sentiment de soulagement.

Elle distingue son néologisme d'« inachèvement » (individuel, universel) de celui de « désachèvement », qu'elle réserve à un phénomène culturel et industriel contemporain : la prolifération des franchises cinématographiques, spin-off et préquelles qui entretient une illusion que plus rien ne doit jamais se conclure. Elle nuance toutefois l'explication par la seule responsabilité des écrans et de l'économie de l'attention (citant Bruno Patino et son triptyque sur le « poisson rouge ») en montrant, à partir d'exemples littéraires et philosophiques anciens, que la tendance à l'inachèvement est une constante humaine plutôt qu'un mal propre à la génération hyperconnectée.

Elle s'appuie sur l'anthropologue Claude Calame pour développer l'idée d'une « incomplétude positive » constitutive de l'humain : c'est précisément parce que l'être humain a conscience de son inachèvement qu'il devient un être de culture, cherchant sans cesse à apprendre et à se parachever — un être qui se croirait parfait et fini perdrait ce goût de la progression. Elle relie cette idée à la vulnérabilité prolongée du nourrisson humain comparée aux autres mammifères, et met en garde contre le fantasme transhumaniste de l'« homme augmenté », qui viserait paradoxalement à faire perdre à l'humain la conscience de son incomplétude constitutive de son humanité même.

Elle consacre un développement approfondi à la mutation contemporaine des relations amoureuses, confessant sa propre nostalgie des ruptures classiques pour leur vertu de clarté, opposée aux nouvelles formes de liens qui refusent de se définir comme relations et ne peuvent donc jamais formellement se conclure — phénomène désigné par l'anglicisme « situationship » (mot de l'année du New York Times). Elle analyse le « ghosting » comme une pratique rendue qualitativement différente par les réseaux sociaux : contrairement à la disparition classique, la personne ghostée continue de percevoir des traces persistantes de l'existence de l'autre (stories, publications) sans plus y avoir accès, créant une forme d'évanouissement brutal et unilatéral inédite historiquement. Elle prolonge cette réflexion par l'exemple bouleversant de la dernière lettre échangée entre Albert Camus et Maria Casarès avant l'accident de voiture fatal de l'écrivain — une « dernière lettre qui s'ignore », plus poignante selon elle qu'une lettre de rupture délibérément conçue comme telle, illustrant combien peu l'on maîtrise réellement ses propres fins.

Elle aborde enfin la question du contrôle de la fin à travers l'exemple des controverses de fans autour des dénouements de séries (Game of Thrones, Lost), interprétées comme un renversement de l'autorité narrative où le spectateur revendique un droit de regard sur la conclusion de l'œuvre — phénomène qu'elle met en tension avec son propre éloge du courage de savoir s'arrêter au bon moment plutôt que de céder à la saison ou à l'épisode de trop. Elle conclut sur ses propres tactiques personnelles de gestion des fins (partir d'une soirée quand elle a encore envie d'y rester, selon un précepte maternel ; prendre le tout premier train au dernier jour de vacances pour éviter les « interstices » douloureux), et confie que l'écriture même du livre — longtemps abandonné puis finalement mené à terme, au prix de l'abandon d'un autre projet — l'a personnellement réconciliée avec ses propres inachèvements.

Excerpts

Sur le refus de la culpabilité liée à l'inachevé :

“« Moi, l'entreprise que j'ai voulu mener, c'était celle en quelque sorte d'une réhabilitation de l'inachèvement [...] qu'on cesse de regarder l'inachèvement comme un abandon coupable ou comme un échec et qu'il cesse de provoquer en nous cette espèce de culpabilité. »”

Sur l'incomplétude comme fondement de l'humanité, d'après Claude Calame :

“« L'être humain tire son humanité de son incomplétude [...] parce que nous sommes inachevés et parce que nous avons conscience de notre inachèvement, nous sommes des êtres de culture qui sans cesse vont essayer de se parachever [...] lutter contre notre inachèvement, en réalité c'est lutter contre notre humanité. »”

Sur la dernière lettre de Camus à Maria Casarès, plus bouleversante que la lettre de rupture délibérée :

“« La vraie dernière lettre qu'il lui envoie [...] lui, il pense qu'il va la retrouver dans 2 heures. [...] cette dernière lettre-là qui ne sait pas qu'elle est une dernière lettre [...] nous montre une fois encore à quel point on maîtrise si peu nos fins. »”