Truong, Fabien
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Truong présente Terrain vague comme un plaidoyer pour la sociologie de temps long et d'engagement personnel, retraçant son propre parcours pour éclairer sa pratique du métier. Il développe l'idée qu'« on entre en sociologie » comme on entrerait en résistance ou dans les ordres : au-delà de la sélection scolaire classique (être un « bon élève »), le métier exige un engagement humain profond, une capacité à donner de soi dans la durée — ce qu'illustre sa propre trajectoire non linéaire, marquée par des années passées comme chanteur dans un groupe de métal (Karma Sutra, signé chez Universal pour quatre albums dont un seul enregistré) avant de se consacrer pleinement à la sociologie. Il cite Howard Becker (Outsiders, 1963) et William Foote Whyte (Street Corner Society) comme lectures fondatrices ayant révélé la possibilité d'un engagement à la fois immersif et critique dans l'observation des mondes sociaux.
Il explique que son entrée dans l'enseignement en Seine-Saint-Denis (Drancy, 2005) répondait initialement à un choix professionnel pragmatique plutôt qu'à un projet sociologique délibéré — jusqu'à ce que la mort de Zyed et Bouna, électrocutés lors d'une course-poursuite avec la police fin octobre 2005, déclenche des émeutes qu'il observe directement à travers ses élèves. Il retient de cet épisode l'écart saisissant entre le traitement médiatique et politique de l'événement et la réalité vécue sur le terrain, écart qui l'oriente progressivement vers une carrière de chercheur.
Il critique la « fait-diversification » du traitement journalistique de la banlieue, qui réduit des phénomènes sociaux structurels à des symptômes isolés et spectaculaires, et défend le temps long de l'ethnographie comme seule méthode permettant de dépasser le jeu des interactions superficielles (une journée de reportage, aussi bien intentionnée soit-elle, ne suffit pas à obtenir une parole sincère de populations habituées à être stigmatisées ou instrumentalisées) et de saisir l'écart entre discours et pratiques qui constitue, selon lui, la matière même de l'ethnographie. Il relie cette exigence de temps long à la nécessité d'un financement public de la recherche fondamentale, non soumise aux logiques de rentabilité court-termiste.
Il analyse la récurrence des émeutes urbaines (Naël en 2023, vingt ans après Zyed et Bouna) en déconstruisant la figure médiatique de « l'émeutier » (majoritairement jeune, masculin, ne représentant qu'une fraction limitée de la jeunesse des quartiers) et en pointant un mécanisme structurel inchangé depuis vingt ans : une rencontre avec la police qui dégénère, faisant écho à une expérience intime largement partagée de contrôles policiers problématiques chez les jeunes hommes de ces quartiers. Il affirme, en s'appuyant sur des entretiens off avec des policiers eux-mêmes, que ces contrôles profilés ne relèvent ni d'un véritable travail d'enquête ni d'une mission de protection de la population, mais d'un usage politique de la police dans ces territoires. Il refuse néanmoins tout désespoir binaire, citant Scott Fitzgerald sur la nécessité de comprendre que les choses sont sans espoir tout en restant déterminé à les changer, et souligne que des transformations positives (évolution des consciences sur les inégalités de genre, mobilité résidentielle discrète mais réelle hors des quartiers populaires) coexistent avec l'aggravation des inégalités sociales — insistant sur l'importance de rendre visible la joie et la solidarité qui existent aussi, à bas bruit, dans ces territoires, plutôt que de laisser le ressentiment occuper seul le terrain politique et médiatique.
Il revient sur son travail concernant les attentats de 2015-2016, né d'une coïncidence : le 13 novembre 2015, jour même des attentats du Bataclan, il se trouvait à Grigny pour analyser avec son collègue Jérôme Truc des messages d'habitants recueillis après les attentats de janvier 2015 (l'un des auteurs, Amedy Coulibaly, ayant vécu une partie de sa vie dans cette ville) — travail interrompu tragiquement le soir même par la mort d'un ami proche, ingénieur du son ayant travaillé avec son groupe de musique, tué au Bataclan. Il critique la confusion politique entre « comprendre » et « excuser » un acte terroriste, défendant au contraire la nécessité de la complexité face à une logique terroriste qui vise précisément la sidération et le refus de comprendre ; ce travail donnera lieu aux ouvrages Loyautés radicales et Grand ensemble.
Il évoque sa propre trajectoire d'enfant d'immigré vietnamien à Pithiviers, où son père travaillait dans un quartier surnommé « Chicago », et développe le concept sociologique de « Blanc honoraire » pour décrire son expérience d'un racisme bien moindre que celui vécu par ses camarades d'origine maghrébine ou subsaharienne — tout en notant l'ambivalence de cette catégorisation, revenue en question lors de la pandémie de Covid-19 à l'encontre des personnes d'origine asiatique. Il relie cette trajectoire personnelle à son attrait pour les quartiers populaires et défend la comparaison, y compris avec sa propre expérience, comme méthode centrale des sciences sociales, par contraste avec les « biais scolastiques » (selon l'expression de Bourdieu) des intellectuels médiatiques qui généralisent abusivement leur propre trajectoire sociale.
Il présente enfin son nouveau terrain d'enquête, encore en cours d'élaboration : la Nouvelle-Calédonie, découverte lors d'un premier voyage en 2015 avec des lycéens de Saint-Denis (donnant lieu à un livre littéraire, La Taille des arbres, 2022, tissant des parallèles entre le monde kanak et le Vietnam), puis approfondie lors d'un second séjour après les émeutes consécutives à l'échec du référendum (plus d'un milliard d'euros de dégâts). Il souligne l'importance particulière de la parole et de la coutume dans le contexte kanak, et la manière dont l'histoire politique calédonienne (référendums, question du corps électoral) a été marquée par des paroles données puis trahies, sans vouloir livrer de conclusions prématurées sur un travail encore « in the making ».
Il conclut en s'adressant directement au personnel politique de la campagne présidentielle en cours, dénonçant le narratif du « grand remplacement » associé aux banlieues et à l'immigration comme construit sur la méconnaissance de la réalité migratoire française (qu'il qualifie de relativement faible et documentée) ; il défend la thèse d'une « intégration douce » réelle mais peu spectaculaire, mesurable dans la mobilité résidentielle des habitants des quartiers populaires sur dix à vingt ans, qui quittent ces territoires à mesure de leur ascension sociale et sont remplacés par des populations plus précaires — dynamique de sas qu'il juge occultée par un discours centré uniquement sur la paupérisation. Il pointe enfin la contradiction de certains maires qui préfèrent payer l'amende prévue par la loi SRU plutôt que de construire les logements sociaux requis, une position qu'il qualifie de délinquance légale incompatible avec un discours politique prônant par ailleurs l'ordre et le respect du droit.
Excerpts
Sur l'écart entre traitement médiatique et réalité de terrain lors des émeutes de 2005 :
“« Je suis frappé par la différence entre ce que j'entends médiatiquement et politiquement et ce que je vois juste en étant dans un lycée, en pénétrant dans certains quartiers [...] il y a un tel écart entre les personnes qui ont accès à la parole publique [...] et la réalité sociale. C'est quelque part effroyable. »”
Sur la nécessité de comprendre plutôt que sidérer face au terrorisme :
“« L'acte terroriste, ce qu'il cherche à produire, c'est de la confusion, c'est de la sidération, c'est de nous maintenir dans un état où on ne cherche pas à comprendre, on ne cherche pas à rentrer dans une forme de complexité. »”
Sur l'« intégration douce » invisible occultée par le discours du grand remplacement :
“« Cette intégration douce, elle se fait, elle est extrêmement présente, on la voit tous les jours [...] il y a une forme de remplacement, mais qui n'est pas un remplacement ethnoracial, c'est un remplacement générationnel [...] si on ne regarde pas la sortie, on raconte n'importe quoi. »”