Kauffmann, Grégoire
▶ Watch on YouTubeCoverage note: partial — transcript disponible correspond à un extrait court de l'entretien (environ 7700 caractères)
Core ideas
Kauffmann retrace la genèse de son récit historique La Recluse de Saint-Flour depuis la Libération de cette sous-préfecture du Cantal (environ 6000 habitants), où la joie du départ des Allemands se mêle à un fort instinct de vengeance après un lourd tribut payé à l'Occupation (otages fusillés, résistants déportés, habitants torturés). Cette colère se déverse notamment sur les femmes lors de scènes de tonte publique, rituel humiliant où des femmes arrêtées à leur domicile sont exhibées sur une estrade et tondues sous les huées et crachats de la foule. Parmi elles, Esther Alboui, postière de 21 ans, est soupçonnée sur la base de rumeurs peu établies (relation avec un Allemand, participation à des dénonciations, probablement liées à des règlements de comptes internes à son bureau de poste) ; elle est tondue puis emprisonnée quelques mois.
Il souligne que si la plupart des femmes tondues quittaient leur ville pour refaire leur vie loin du jugement communautaire, Esther choisit de revenir vivre dans sa famille — et s'y enferme pendant 38 ans, sans jamais ressortir. Après la mort de ses parents, ses frères la rejoignent dans cette réclusion volontaire au début des années 1970, provoquant des tensions croissantes avec le voisinage : la maison, louée par la famille aux Carmélites du couvent voisin, devient le théâtre de coups de carabine tirés sur les religieuses, de projections d'excréments contre les murs du couvent et d'insultes envers les passants, transformant la situation en un problème de politique locale que la justice ne parvient pas à résoudre, la famille barricadée menaçant de se suicider ou de tirer sur quiconque tenterait de la déloger.
Il détaille le dénouement en octobre 1983 : le GIGN encercle la maison au petit matin, fait sauter la porte d'entrée à l'explosif et découvre un spectacle d'horreur — la maison entièrement envahie d'immondices et d'excréments dans ce qu'il compare à un syndrome de Diogène, Esther et l'un de ses frères retrouvés couchés sur un matelas, et au bout d'un couloir le cadavre à demi momifié de l'autre frère, disparu depuis longtemps sans que personne ne s'en soit inquiété.
Il analyse ensuite le retentissement médiatique considérable de cette affaire à l'automne 1983, avec l'afflux de journalistes français et internationaux (y compris brésiliens, américains, japonais) venus couvrir ce qu'ils qualifient de « drame d'un autre âge », et note que Paris Match alla jusqu'à exhumer d'anciennes photos d'Esther communiante. Il relie cet emballement médiatique à un phénomène mémoriel plus large : l'affaire ramène brutalement à la surface les fantômes de l'Occupation et de l'épuration dans une France du début des années 1980 déjà entrée dans ce qu'il nomme le « syndrome de Vichy », concomitant du début de l'instruction du procès Klaus Barbie.
Il développe enfin sa lecture interprétative des tontes publiques de la Libération comme une forme de « revanche des hommes », humiliés par la défaite, l'Occupation et la captivité, qui se réapproprient symboliquement le territoire en marquant le corps des femmes accusées de « collaboration horizontale » — la mutilation de la chevelure, symbole de leur féminité, traduisant selon lui une volonté patriarcale de réaffirmer son autorité sur des femmes soupçonnées d'avoir aimé un Allemand ou d'avoir dénoncé des résistants, ou les deux à la fois.
Excerpts
Sur la découverte macabre de l'intervention du GIGN :
“« La maison est remplie d'excréments et d'immondices [...] ils retrouvent Esther et son frère couchés sur un matelas [...] et au bout d'un couloir, le cadavre à demi momifié de l'autre frère qui avait disparu. »”
Sur l'interprétation de la tonte comme revanche patriarcale :
“« Ce procédé de la tonte marque en quelque sorte la revanche des hommes [...] humiliés, castrés par la défaite, par l'occupation, par les prisonniers de guerre [...] ils marquent le corps des femmes [...] par la mutilation du symbole de leur féminité, leur chevelure. »”
Sur le retentissement médiatique et le retour des fantômes de l'Occupation :
“« Tous les spectres de l'occupation, de l'épuration s'invitent dans le débat public. On est au début de l'instruction du procès Barbie [...] les journalistes brésiliens, américains, japonais débarquent à Saint-Flour [...] c'est la chasse au scoop. »”