Kaufmann, Vincent
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full (émission d'environ 52 minutes, dont une chronique de livre finale sans rapport avec Debord, résumée ici seulement par une ligne ; transcription par modèle de langage, quelques mots incertains)
Core ideas
Une vie érigée en œuvre. Pour Kaufmann, on a trop souvent pris Debord « par la théorie » (La Société du spectacle, 1967) alors qu'il vient des avant-gardes (lettrisme, puis Internationale situationniste) et n'a jamais voulu faire de carrière universitaire : il n'a rien fait au-delà du baccalauréat. La théorie est pour lui une arme fournie à un groupe en vue d'un combat révolutionnaire, et il cherche toujours à incarner le théorique dans la pratique. Après la dissolution de l'Internationale situationniste en 1971, il continue seul la lutte contre le spectacle et met en avant sa propre vie comme exemplaire ; d'où, selon l'invité, la « cohérence sidérante » entre ses écrits théoriques, ses textes autobiographiques (Panégyrique, 1989), ses films et ses interventions. Il en tire aussi un style de vie, centré sur l'alcool (« j'ai bu davantage »).
Debord et Rousseau : la stratégie de l'exemplarité. La présentatrice et l'invité rapprochent Debord de Rousseau (« Moi seul, je sens mon cœur et je connais les hommes ») : tous deux partent d'eux-mêmes pour parler du monde et se posent en ennemis de la société. La différence, selon Kaufmann, est que Rousseau parle au nom d'une humanité qu'il croit seul connaître, alors que Debord explique à l'humanité qu'elle n'existe plus : « moi seul j'échappe à l'aliénation par le spectacle, donc moi seul je suis authentique ». Sur la paranoïa, il juge celle de Rousseau probablement réelle et celle de Debord largement « jouée » (une mise en scène de son combat contre le spectacle, notamment dans les Commentaires sur la société du spectacle de 1988, où il dissimule, évoque des services secrets plus secrets encore) ; il refuse d'en faire un complotiste, même si les adeptes de théories du complot s'y intéressent.
Se réapproprier son image. Le paradoxe central : Debord veut échapper au regard du spectacle et à toute représentation qu'il ne contrôle pas, mais se met en scène depuis sa jeunesse (autoportraits, films où l'on n'entend que sa voix, Critique de la séparation, 1961). L'anecdote de l'affaire Lebovici (assassinat de son ami et producteur Gérard Lebovici en 1984, Debord entendu et soupçonné) l'illustre : poursuivi par les médias, il est photographié au téléobjectif par Paris Match, puis envoie à toute la presse une photo officielle où il a l'air de mauvaise humeur, comme pour dire « vous me verrez comme je décide que vous me verrez ». La théorie du spectacle serait ainsi la généralisation à toute la société de son problème personnel : être un sujet autonome et souverain. Kaufmann relève aussi l'ironie par rapport à Sartre, détesté de Debord mais dont il reprend, en le radicalisant, la notion de « situation » et la volonté d'échapper au regard d'autrui.
Enfant perdu : biographie et mélancolie active. Né en 1931 dans une famille ruinée par le krach de 1929, orphelin de père à cinq ans (mort de tuberculose contractée en 14-18), écarté de la maison familiale recomposée par sa mère et son beau-père notaire (il vit chez sa grand-mère), Debord a tous les éléments pour se penser « enfant perdu » (expression militaire qu'il reprend dans Critique de la séparation) et il s'y emploie avec jubilation : né ruiné, il ne doit rien à personne, ce qui l'ouvre à une liberté totale et à l'art de déplaire. Kaufmann voit dans ses premiers enregistrements lettristes (Les environs de Fresnes, 1952, à 21 ans) une mélancolie déjà présente, un « deuil du monde » qui rend possible une radicalité révolutionnaire : il faut avoir tout perdu pour détruire la société telle qu'elle est. La période lettriste (1951-1958) est pour lui l'âge d'or, celle où Debord est allé le plus loin dans la transgression et la paresse, sans produire d'œuvre.
Le cinéma comme refus de toute concession. Debord choisit le cinéma plutôt que la littérature parce que, dès avant la culture audiovisuelle de masse, il intuitionne que c'est sur l'image qu'il faut porter le combat ; il en fait un haut lieu de l'aliénation. De Hurlements en faveur de Sade (écrans blancs et noirs, silence) à In girum imus nocte et consumimur igni (1981, palindrome : « nous tournons en rond dans la nuit et nous sommes consumés par le feu »), il refuse « toute concession au public » : public « si parfaitement privé de liberté et qui a tout supporté ». Le dispositif repose sur le décalage entre la voix et les images (publicités, extraits de films), qui tient le spectateur en haleine. La légende du résistant qu'il construit à la fin (le Zorro à qui l'on demande son identité) illustre sa stratégie de clandestinité exemplaire.
Politique ambiguë et actualité du spectacle. Debord est à la fois révolutionnaire et anti-moderne, avant-gardiste et conservateur (références à Chateaubriand) ; sa référence marxiste, très présente dans les années 50-60 (le spectacle fusionne idéologie, aliénation et fétichisme de la marchandise, mais le déplace vers les superstructures ; il n'a jamais été ouvriériste ni syndicaliste), s'efface dans les Commentaires au profit de l'idée d'un pouvoir invisible de type mafieux, ce qui rend son œuvre appropriable jusque par l'extrême droite. Kaufmann pense qu'il a systématiquement fait « exploser » ses groupes pour ne pas être suivi, et que sa trajectoire s'achève en impasse (« on tourne en rond »). Il propose de relire le spectacle « avec et contre Debord » : aujourd'hui le spectacle ne « roule » plus pour le capitalisme mais pour lui-même, dans une économie de l'attention et de la visibilité (numérique, réseaux sociaux, Instagram), où l'information et l'attention sont devenues la grande marchandise.
Excerpts
“« Il est né ruiné et il en est très content. Euh pourquoi ? Parce que être né ruiné, être né ou et et vivre ensuite dans une comment dire, dans une famille dont on va être en fait exclu, c'est être dans une situation de liberté totale. Si vous êtes né ruiné, vous ne devez rien à personne. Et si on vous fait habiter à côté de votre petite famille, vous ne devez rien non plus à votre famille. »”
“« Et la photo paraît en couverture de Match, c'est tout à fait flou. Et quelle est la réaction de Debord à ce moment-là ? Il envoie à toute la presse une photo officielle de lui sur laquelle il a l'air d'ailleurs d'assez mauvaise humeur, un peu grognon comme ça pour dire à la presse : "Vous voulez me voir ? Eh bien, vous me verrez. Voilà ma photo. Mais vous me verrez comme je décide que vous me verrez." Hein ? »”
“« Et donc, on est dans une situation où le spectacle finalement aujourd'hui n'a pas besoin de rouler pour le capitalisme, il roule pour lui-même, il roule pour euh euh pour lui-même parce que l'attention en tant que telle est la chose la plus précieuse, hein. Ça a été renforcé non seulement par le développement du monde télévisuel, ça c'est l'époque où Debord commence à réfléchir, mais aujourd'hui avec le numérique, avec Internet, avec les réseaux sociaux, avec Instagram, tout le monde est dans une sorte d'économie de la visibilité »”