Savigneau, Josyane & Sarde, Michèle & Corteggiani, Jean-Pierre
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full (émission d'environ une heure vingt ; transcription par modèle de langage de matériel dense en collage de voix, de lectures et de chansons ; les noms propres sont parfois déformés et certaines voix se confondent, d'où les attributions prudentes ci-dessous)
Core ideas
Une nomade avant tout, malgré le personnage statufié. L'émission part du contraste entre la « solennité hiératique » de la première femme élue à l'Académie française (lecture de son discours de remerciement, qui évoque « un moi incertain et flottant » et « une troupe invisible de femmes » qui auraient dû recevoir cet honneur plus tôt) et la nomade qu'elle fut dès l'enfance. Josyane Savigneau explique qu'elle affectait de mépriser les mondanités et l'Académie en soi, mais que d'être la première femme à y entrer lui correspondait : passer d'un coup du « maximum de retrait » à une fonction emblématique, elle qui n'avait jamais été féministe devenant un porte-drapeau en brisant un tabou de plus de 350 ans (elle n'y a jamais siégé).
Le voyage comme loi de vie, le père comme viatique. Les commentateurs relèvent que le plan de la biographie de Savigneau suit le voyage (« La vie errante », « Ces chemins qui bifurquent », « La nomade de l'Académie française », « le dernier voyage »). Le père, aristocrate en perpétuel déplacement, lui lègue la leçon « on n'est bien qu'ailleurs, on s'en fout, on n'est pas d'ici, on s'en va demain ». La période la plus difficile est celle où elle renonce à voyager pour soigner Grace Frick, malade (elle se tourne alors vers la saga familiale, autre voyage, dans la mémoire) ; à sa mort en 1979, elle repart avec frénésie. Les valises étaient prêtes (Europe, puis Inde) deux jours avant l'attaque qui l'emporta. Un témoin cite sa phrase : le besoin de voyager est aussi important que le besoin sexuel. Pourquoi est-elle restée aux États-Unis (1939 : voyage devenu séjour) ? Savigneau avance Grace Frick, la peur de ne plus être écrivain français et la nécessité de faire l'œuvre, d'où le choix de Petite Plaisance comme « base » plutôt que fin de l'errance.
La méthode de reconstitution : érudition, sympathie, regard sur le temps. Michèle Sarde dit s'être inspirée des techniques de Yourcenar elle-même, qui évoque Hadrien, Zénon ou son père en « se transportant en pensée à l'intérieur de quelqu'un », « un pied dans la magie, l'autre dans l'érudition » (carnets des Mémoires d'Hadrien). Une archive précise trois moyens : l'érudition, la sympathie humaine capable de franchir les distances, et un « coup d'œil » qui embrasse le temps du personnage et le nôtre (« l'éternité pliée », dit-elle à propos de Cocteau). Elle transforme un être original en une « persona », épure fictive plus vraie que l'original, et fait entrer sa propre intensité dans les documents, sans quoi ils restent « morts » ; Hadrien est ainsi une sorte d'autoportrait. Une voix d'archive (vraisemblablement Yourcenar) regrette que les lecteurs aient pris Hadrien pour une destinée réussie (avec « des petits coins d'hédonisme ») et n'aient pas vu la ligne tragique : l'ascension lente, la discipline sur soi, l'ivresse du pouvoir, l'effondrement, la guerre de Palestine, puis l'acceptation sans espoir.
Les lettres : l'épistolière, Grace Frick et un monde politisé. Parmi 2 000 lettres, 300 environ ont été retenues ; Grace Frick, convaincue de vivre avec un génie, glissait un carbone dans chaque lettre et recopiait les cartes postales avec résumé et commentaires : Yourcenar écrit donc devant son archiviste et lectrice idéale, mais on y trouve la femme dans sa vie quotidienne (chiens, jardin, cuisine, lectures, deuils de Grace Frick en 1979 et de Jerry Wilson). Elles révèlent aussi la politique : découragement croissant (guerre, Auschwitz en 1964, bombe atomique, Budapest, Suez, « le spectacle du monde est à proprement parler désespérant »), contraste avec l'optimisme de l'après-guerre qui avait fait choisir Hadrien comme stabilisateur du monde, et la « lettre de Leningrad » (Noël 1962) à Lidia Storoni Mazzolani, qu'elle refusait de publier de son vivant par crainte d'être taxée d'anticommunisme (elle se disait ni de droite, ni de gauche : la droite pèche par excès de pessimisme, la gauche par excès d'optimisme).
Rituels d'écriture, animaux, Petite Plaisance. Savigneau décrit la maison de Petite Plaisance (Northeast Harbor), modeste, sans vue sur la mer, avec cuisine d'une personne qui aime préparer le pain et étiqueter ses bocaux à la main, « maison de femme » où « tout fait sens » ; elle raconte les rituels de Yourcenar pour Mémoires d'Hadrien (écrire du grec pour entrer dans l'atmosphère, écriture automatique la nuit, retravaillée le lendemain ; notes des dates de naissance d'Hadrien et de Zénon) et la relation aux chiens (l'épagneul Monsieur, nommé d'après le chien d'Agrippa, évoqué dans une archive, et les épitaphes de leurs tombes). Michèle Sarde distingue deux phases : la réclusion des années 70, quasi maniaco-dépressive (inventaires, listes), puis, après 1979, une renaissance par le voyage, la curiosité et le jardin.
Antinoupolis (1982) : le voyage en Égypte avec Jerry Wilson. Jean-Pierre Corteggiani raconte avoir conduit Yourcenar, alors âgée de 78 ans, sur le site d'Antinoupolis, ville fondée par Hadrien en mémoire d'Antinoüs, une matinée de brume sur le Nil, très tôt, parmi les oiseaux (« elle adorait les oiseaux »), où elle a parlé d'Hadrien « comme si elle avait terminé les Mémoires la veille » ; sur le bateau du retour, elle a jeté dans le fleuve une petite bourse de monnaies de voyage, geste qu'il rapproche de l'endroit où Antinoüs s'est noyé, et l'après-midi, sur son bateau de croisière, un jeune homme s'est noyé dans le Nil. Elle a gardé quelques tessons de poterie en se demandant s'ils avaient « assisté à d'autres noyades ». Une lecture de la mort d'Antinoüs (Mémoires d'Hadrien) accompagne ce récit.
Religion, spiritualité, bouddhisme et projet de voyage en Inde. Michèle Sarde et une voix d'archive évoquent le catholicisme de son enfance au Mont-Noir (austérité morale, « élément shinto » : pèlerinages, ducasses, la niche vide d'une grotte) ; Yourcenar range judaïsme, christianisme et islam dans « les trois impostures » mais préfère le christianisme de son enfance ; les commentateurs parlent de misogynie dans certaines lettres (reproche aux femmes de porter des manteaux de fourrure, lettre à Brigitte Bardot sur les phoques) et d'« antijudaïsme de tradition » (pas d'antisémitisme, selon Sarde, qui rappelle ses nombreuses lettres à des correspondants juifs et sa sensibilité à la Shoah). Un proche raconte le projet de voyage en Inde et au Népal (rendez-vous à Bombay le 22 décembre 1987, rencontre souhaitée avec le Dalaï-lama, à la fois politique et religieuse) ; le voyage au Maroc de 1986 en avait été un substitut ; elle disait avoir été touchée par la sagesse bouddhiste vers 20 ans, y voyant avec la Passion du Christ un des deux moments les plus révolutionnaires de l'histoire. Son épitaphe : « Plaise à Celui qui est peut-être de dilater le cœur de l'homme à la mesure de toute la vie. »
La langue française comme identité, le style, le feu et la cendre. Savigneau rappelle qu'elle n'avait pas fait la démarche pour conserver la nationalité française en devenant américaine (il a fallu la « faire redevenir française » pour l'élire) et que son identité était la langue française, qu'elle jugeait protégée des modes par son éloignement. L'écriture « un peu empesée » ou « raide » que lui reprochent certains (« des traductions de versions latines ») mérite d'être dépassée une fois pris par son univers : L'Œuvre au noir est l'exemple. Michèle Sarde distingue une « Yourcenar du feu » (titre d'un poème en prose des années 30) et une « Yourcenar des cendres », sage, de la maturité (L'Œuvre au noir), avec des alternances (cendre dans les années 70, retour du feu après 1979). L'émission s'achève sur la mort de Zénon, lue sur la transmutation du noir en vert livide, en blanc pur, puis en or rouge (œuvre au noir, au blanc, au rouge).
Excerpts
“« Je crois que ça lui correspond assez bien d'être passée d'un coup du maximum de retrait par rapport au social à une espèce de fonction emblématique tout d'un coup. Elle qui n'avait jamais été féministe devenait une sorte de porte-drapeau des femmes parce que elle allait enfin briser un tabou qui avait plus de 350 ans. »”
“« Ce qu'elle disait, c'est que tant que on ne faisait pas entrer de sa propre intensité dans un document, il restait un document mort. Et au fond, lorsqu'elle recrée le personnage d'Hadrien, et ça a été sans doute la raison du succès de Mémoires d'Hadrien, et bien, elle fait entrer de sa propre intensité dans le personnage de l'empereur. »”
“« La plupart des gens qui se sont emballés, car vraiment on peut parler d'emballement et d'engouement pour Mémoires d'Hadrien, ça a été, ils ont vu une espèce de destinée réussie. Et ils se sont identifiés, comme le dit le jargon psychologique, à cet homme qui avait soi-disant réussi. J'étais très frappée par ça, avec aussi les petits coins d'hédonisme. »”