Barsacq, Stéphane & Lévinas, Michaël & Niqueux, Michel
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Core ideas
Un écrivain du rire et de l'abîme. Le documentaire campe Gogol en visionnaire obsédé d'être enterré vivant, mort dans son lit (rare parmi les écrivains russes) après avoir brûlé la suite des Âmes mortes. Ses intervenants le décrivent à la fois comme un mystique qui se prend pour un émissaire de Dieu, un écrivain incompris (le Revizor lu comme satire politique alors qu'il l'écrivait comme conte moral) et un magicien qui « à travers la caricature, à travers la dérision, montre aux hommes auxquels il s'adresse ce qu'ils sont ». Son rire est celui qui naît au bord de l'abîme, d'une santé éclatante malgré un déséquilibre profond. Né en Ukraine (« petite Russie »), il passe de la poésie aux Veillées du hameau (1831), au succès, à un poste de professeur raté, puis à Saint-Pétersbourg, froide et inhumaine, qu'il oppose à Rome, lumineuse, où il écrit la plupart des Âmes mortes.
Pétersbourg fantastique. Dans la Perspective Nevski tout n'est qu'uniformes, bottes et moustaches ; le diable allume les réverbères. La traductrice remarque que Gogol « s'attarde sur un objet jusqu'à ce qu'il se déforme et s'échappe du réel » : plus il est précis, plus il peut faire entrer en contrebande le fantastique : « pour arriver à donner l'expression parfaite du rêve qu'il vire très souvent cauchemar il faut être extrêmement précis dans la conduite de la narration ». Ses digressions, comiques et cruelles, font le génie du texte. Le Nez (Lévinas : « c'est la révolte du corps c'est à dire un moment où brusquement une partie du corps dit mais je suis moi », que l'on rapproche de Kafka et de Soljenitsyne), Le Manteau (l'existence d'Akaki Akakiévitch réduite à son manteau ; Lévinas en fait un opéra pour haute-contre), le Journal d'un fou (la folie qui fonctionne en parallèle avec la société) construisent un mythe maléfique de la ville.
Le Revizor, les Âmes mortes, le salut. Le Revizor (1836), farce où une petite ville prend un voyageur ruiné pour l'inspecteur général, est lu par Evdokimov en trois niveaux : vaudeville, allégorie de la médiocrité, symbole du péché originel ; l'épigraphe de Gogol (« n'accuse pas le miroir si ta gueule est de travers ») résume son projet. Les Âmes mortes (le plan d'une « divine comédie à la russe » dont le Paradis est brûlé) décrivent l'enfer : la calèche de Tchitchikov, le cocher ivre, la déshumanisation graduelle, les envolées lyriques sur la Russie et la troïka. Gogol brûle deux fois le manuscrit, meurt après une ascèse difficile à analyser, et Tolstoï a pu dire qu'il était un « Pascal russe », mais un Pascal « rieur », dont le rire découvre des gouffres.
Excerpts
“« à travers la caricature à travers la dérision il montre aux hommes auxquels il s'adresse ce qu'ils sont »”
“« pour arriver à donner l'expression parfaite du rêve qu'il vire très souvent cauchemar il faut être extrêmement précis dans la conduite de la narration »”
“« c'est la révolte du corps c'est à dire un moment où brusquement une partie du corps dit mais je suis moi »”