Desbarats, Carole & Labarthe, André S. & Bénatouïl, Thomas
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Core ideas
L'émission part de la célèbre explication de Hitchcock : une bombe sous la table produit de la surprise si le public l'ignore, du suspense s'il la connaît. L'animateur se demande si le savoir du spectateur, loin de dissiper la crainte, la transforme en angoisse. André S. Labarthe le conteste. Pour lui, Hitchcock est le « général de la peur », un cinéaste qui maîtrise et « verrouille » tout, tandis que les cinéastes de l'angoisse sont Bergman ou Antonioni, qui affrontent un temps qui leur échappe. Il voit l'angoisse au cinéma dans la seconde et demie de champ vide d'une bande Lumière, après le passage d'une charge de cavalerie : du temps « à l'état sauvage », non domestiqué. Cinéastes et spectateurs ont le temps pour ennemi commun, et le suspense est justement l'invention qui domestique ce temps. Il cite le public qui quitta L'Avventura à Cannes. Carole Desbarats pense au contraire que l'angoisse surgit chez Hitchcock au-delà de sa maîtrise : la matière première est la peur, mais le résultat peut être de l'angoisse.
Les intervenants analysent Les Enchaînés. L'empoisonnement d'Ingrid Bergman, prise pour ivre, a quelque chose d'« informulé ». La scène de la cave à vin est précédée d'un travelling qui descend jusqu'à la petite clé serrée dans sa main. Desbarats y voit plusieurs niveaux de peur (le champagne qui s'épuise, l'amour, le mari nazi) qui produisent l'angoisse. Elle rappelle que Bergman elle-même restait prise par la scène en la revoyant, et que Cary Grant est d'abord filmé de dos comme un spectateur dans le film. Labarthe insiste sur ce qui passe par le visage des acteurs et sur le travail du double chez Hitchcock, où l'on entend une chose et en voit une autre, ce que la radio ne peut rendre. Pour la scène de l'avion de La Mort aux trousses, Desbarats décrit la perversité des trois voitures qui passent avant l'attaque, mêlant ennui, anxiété et presque désir. Elle soutient que la salle obscure sert à « assigner à résidence » notre angoisse existentielle. Labarthe répond que tout dépend du dispositif, car à la télévision le film doit lutter contre la machine à laver. Desbarats relève aussi le cliché détourné : l'avion d'épandage qui vise un homme au lieu du champ.
Dans Les Oiseaux, l'attente de Mélanie devant l'école pendant que les corbeaux s'accumulent sur le portique crée selon Labarthe une angoisse durable : on ne regarde plus les oiseaux de la même façon. Il y associe ses propres angoisses d'enfant en pension chez les jésuites. Il voit dans le café où la foule désigne Mélanie comme l'origine du mal une image qui renvoie aux camps. Desbarats souligne l'absence de causalité : Hitchcock « bétonne » de fausses explications (l'ornithologue, l'ivrogne de l'Apocalypse) alors que l'essentiel est ailleurs, dans la femme blonde vue comme « émissaire du mal », dans les enfants attaqués et dans le corps de Tippi Hedren filmé morceau par morceau. Elle l'attribue à une misogynie qui ferait paradoxalement de lui un grand directeur d'actrices. Dans le journal, Thomas Bénatouïl montre que le stoïcisme impérial ne se réduit pas à la distinction du Manuel d'Épictète entre ce qui dépend de nous et ce qui n'en dépend pas, ni à un repli intérieur. Il y voit une base arrière pour l'action, une pensée politique (Musonius Rufus) et un « usage » de la logique et de la physique, porté par un style qui prend aux tripes. Adèle Van Reeth signale aussi Nudités de Giorgio Agamben.
Excerpts
André S. Labarthe sur le suspense comme temps domestiqué :
“il faut pas oublier que le les cinéastes et les spectateurs du cinéma ont un ennemi commun c'est le temps [...] et pour que le temps soit supportable le cinéma a inventé un truc génial [...] qu'est ce que c'est le suspense c'est du temps domestiquer”
Carole Desbarats sur la peur qui produit l'angoisse :
“on dirait que la matière première c'est la peur est que le résultat de l'ouvragé de m malige coque ça pourrait être leur angoisse”
Carole Desbarats sur la salle de cinéma :
“à s'enfermer dans une salle noire en collectif en ayant payé notre place [...] eh bien nous essayons de donner une nourriture à notre angoisse existentielle de spectateurs c'est à dire qu'on essaie d'assigner notre angoisse à résidence pendant une heure et demie”