Brahami, Frédéric & Atlan, Henri
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Core ideas
Partant de « distingo est l'article le plus universel de ma logique », Frédéric Brahami montre que Montaigne récuse à la fois l'individu substantiel et l'universel de la logique traditionnelle. Il ne reste que des distinctions et une « fluence » qui n'a d'identique que le nom de Michel de Montaigne. Montaigne va même plus loin que l'héraclitéisme : il n'est pas successivement chaste puis luxurieux, il l'est selon le regard qu'il porte sur lui. Il n'y a donc que des points de vue, dans un temps non linéaire. Raphaël Enthoven et Brahami rapprochent le « vivre à propos » (ad propositum) d'une durée bergsonienne : l'utilité du vivre est dans l'usage, non dans la longueur. Brahami lit le chapitre sur l'éducation comme une éducation à la liberté, sans fouet ni contrainte qui apprennent la servilité. L'ignorance n'y est pas un point de départ mais une conquête, une « déprise de soi » contre un savoir dogmatique et tyrannique. Enthoven distingue la bêtise curable de l'ignorant de la bêtise incurable du savant, jusqu'au savoir qui trouble l'érection et au pourceau de Pyrrhon calme dans la tempête.
Avec Bernard Sève, Brahami décrit un renversement du rapport entre corps et esprit : le corps est principe de mesure, l'esprit porteur d'anarchie. Cela vient du scepticisme, qui tient l'affect pour la plus haute vérité pratique, et de l'expérience de malade de Montaigne face aux médecins. Les désirs pathogènes comme le tabac, lus en épicurien, viennent d'une représentation de l'esprit et non du corps. Montaigne refuse le dolorisme, mais veut sentir ses opérations, et la souffrance porte selon Brahami une vérité de communication qui annonce la pitié de Rousseau. Elle s'étend aux animaux, et même aux arbres qu'on croirait entendre gémir. Il n'y a pas d'espèce humaine : plus de différence d'homme à homme que d'homme à animal. Pour Brahami, Montaigne est pourtant le premier grand théoricien moderne de la conscience, désindexée de la raison et de la vérité : « ma conscience ne bouge pas d'un iota », fidélité aux mutations qui le forment.
L'acte sexuel, qui égale les fous et les sages, abat l'orgueil du contemplatif. Montaigne refuse de moraliser les phénomènes, notre être n'est pas un vice, mais sa morale repose sur une distinction interne : la cruauté, qu'il condamne dans les procès de sorcières, les conversions forcées et le traitement des Indiens. Brahami admet qu'il n'a pas d'argument contre la cruauté, seulement une expérience fondatrice. La déprise de soi permet de se regarder « comme un arbre », de se faire le réceptacle de ce qui arrive, comme le Grenouille de Süskind qui sent tout faute d'avoir une odeur. La morale qui en résulte est héroïque : il est plus difficile d'être un homme ordinaire, aimant et aimé chez soi, que d'être César. Dans le journal, Henri Atlan explique que la biologie moléculaire a mis fin au vitalisme et que l'auto-organisation, nourrie de perturbations aléatoires, répond à la montre de Kant et à l'objection d'Ashby, sans finalité.
Excerpts
Frédéric Brahami sur la déconstruction du sujet :
“toute la logique dans la tradition euh philosophique reposait sur la position d'individu hein de substance qui était doté d'une identité à elle-même et qu'il s'agissait de ranger dans des espèces puis dans des genres jusqu'à ce qu'on puisse trouver leur place dans l'universel [...] ce que fait Montaigne [...] c'est qu'il refuse absolument cette double caractérisation ontologique pas plus qu'il n'y a d'universel il n'y a d'individu substantiel donné au départ”
Frédéric Brahami sur la conscience :
“montagier à ma connaissance le premier qui a fait une destruction radicale de la raison comme instance de vérité et qui en même temps et par la même est promu la conscience donc désindexé de la rationalité et par suite de la vérité comme étant ce qu'il y a de plus précieux dans un individu”
Frédéric Brahami sur l'héroïsme ordinaire :
“il y a plus de gloire et de grandeur à vivre chez soi dans l'amitié qu'à conquérir des villes et il est plus dur d'être Socrate ou d'être aimé et aimant chez soi que d'être César ou Alexandre on a bien de l'héroïsme c'est le premier à voir que c'est dur d'être un homme ordinaire”